Toutes les deux minutes, une image est prise, puis mise en ligne.
En 1996, Jennifer Ringley installe une webcam dans sa chambre et diffuse en continu des fragments de sa vie quotidienne. Ils sont visibles sur son site internet, Jennicam. Il ne s’agit ni d’un spectacle, ni d’un récit structuré, ni même d’une vidéo. Plutôt une suite d’images fixes qui se rafraîchissent. Un diaporama lent. Une présence.
Dans le documentaire Cam Gaze, ces premières formes apparaissent comme instables, inachevées, parfois maladroites. Les images sont de faible qualité, les cadrages approximatifs, le dispositif rudimentaire. Et pourtant, quelque chose s’y invente. Une manière d’occuper l’écran sans en maîtriser complètement les codes. Une manière de produire des images sans chercher à les stabiliser.
Une image qui ne cherche pas à être parfaite. Une image qui persiste malgré ses défauts, ou peut-être à travers eux.
Au même moment, ailleurs sur Internet, une autre image circule : la photographie dite « Lena », issue d’un magazine Playboy, utilisée comme standard pour tester la qualité des images numériques. Le corps féminin devient une référence technique. Une image découpée, calibrée, normalisée pour servir de mesure.
Dès les débuts du web, deux niveaux d’images coexistent.
Des images normées, pensées pour être optimisées, lisibles, contrôlées.
Et d’autres, plus fragiles, plus instables, produites depuis des espaces personnels.
Entre les deux, un écart.
Le male gaze semble déjà structurer les premières.
Les secondes ne s’y opposent pas frontalement. Elles existent à côté. Elles ouvrent d’autres manières de se montrer, d’autres manières d’être vues.
C’est depuis cet endroit que j’écris.
Ce qui m’intéresse n’est pas seulement la présence des femmes sur Internet, mais la manière dont cette présence se fabrique. Elle passe rarement par une exposition directe. Elle se construit à travers des détours : des pseudonymes, des avatars, des figures, des personnages.
Sur Internet, on ne se montre pas toujours “soi”.
On écrit un rôle.
On teste une présence.
On fabrique une image de soi qui reste instable, partielle, rejouable.
Dans ces manières de partager des fragments de vie, des pensées, des images, sans nécessairement construire un récit linéaire. Dans ces identités qui apparaissent et disparaissent, qui se transforment selon les contextes.
Des personnages.
Ces personnages circulent dans des espaces souvent considérés comme secondaires : blogs, forums, Skyblog, MySpace, Instagram. Ils s’inscrivent dans différentes temporalités d’Internet. Les blogs et forums permettaient le déploiement d’écritures longues, personnelles, souvent liées à des formes de mise en scène de soi.
Aujourd’hui, ces espaces ont en grande partie disparu ou se sont transformés, laissant place à d’autres formats. Instagram apparaît plus tard : s’il prolonge au départ certaines de ces pratiques, les publications s’y inscrivent désormais dans des flux continus, régis par d’autres logiques de visibilité, de rythme et d’attention.
L’amateur y est une condition de départ.
Les formes qui y apparaissent sont souvent bricolées : images compressées, textes approximatifs, compositions instables. Elles empruntent à des codes existants comme les selfies, citations, visuels “inspirationnels”, formats de mêmes…
En tant que designer graphique, je suis formée à produire des images lisibles, construites, maîtrisées. À organiser, hiérarchiser, corriger. Et pourtant, ce sont souvent ces formes imparfaites qui me retiennent. Celles qui débordent, qui résistent à l’optimisation, qui rejouent des codes sans les stabiliser.
Je ne cherche pas Ă corriger ces images.
Je m’y attache.
Je les rejoue.
Rejouer des formes amateurs en étant formée au design, c’est travailler dans un entre-deux : utiliser des outils professionnels sans effacer le défaut, produire des images construites qui conservent quelque chose du fragile, du non maîtrisé, du par défaut.
Dans un espace déjà structuré par des normes visuelles qui sont souvent héritées du male gaze, ce déplacement n’est pas neutre. Il ne s’agit pas nécessairement de s’opposer frontalement, mais de produire des images qui ne répondent pas complètement aux attentes. Des images qui glissent, qui résistent légèrement, qui déplacent le regard.
Les récits qui circulent à travers ces formes sont souvent intimes. Des fragments d’expériences, des états émotionnels, des réflexions situées. Beaucoup sont produits par des femmes et des personnes queer, à partir de leurs vécus.
Ces récits ne passent pas nécessairement par des formes de revendication explicite.
Ils s’écrivent à partir du quotidien, du banal, de l’émotionnel.
C’est peut-être précisément là que se situe leur portée politique :
dans leur capacité à rendre visibles des expériences partagées,
à faire apparaître des structures communes à partir de vécus singuliers.
Ce déplacement ne se fait pas en dehors des images.
Il passe par elles.
Par leurs défauts, leurs répétitions, leurs codes rejoués.
Mais cet espace reste traversé par des tensions.
Internet permet de produire et de partager, mais il organise aussi la visibilité, mesure l’attention, normalise certaines formes. L’amateur lui-même peut devenir une esthétique attendue, reproductible.
Je reste dans cette ambivalence.
J’aime ces images imparfaites, ces récits fragmentaires, ces personnages instables.
Je m’en méfie aussi, lorsqu’ils deviennent des formes figées, récupérées, intégrées à de nouveaux standards.
Dans la continuité de ces observations, ce mémoire s’intéresse à la manière dont la création d’un alter ego permet de porter des récits sur Internet. Cet espace est déjà structuré par des normes visuelles et des formes de regard héritées du mâle gaze.
Construire une présence en ligne ne consiste pas toujours à se montrer directement. Cela passe souvent par des figures, des identités rejouées, des formes de mise en scène. Ces constructions prennent place dans un environnement où toute image est déjà prise dans des logiques de regard, d’interprétation et d’exposition. Il s’agit alors d’observer comment ces personnages permettent de produire et de partager des récits intimes. Ces pratiques apparaissent notamment dans des espaces investis par des femmes et des personnes queer. Les récits circulent, se répondent, et font apparaître des expériences communes.
Les pratiques d’Amalia Ulman et de Sotce permettent d’approcher plus précisément ces formes. Elles rendent visibles différentes manières de construire un personnage en ligne. Certaines relèvent de la fiction autobiographique. D’autres reposent sur une mise en scène de la sincérité ou sur des formes plus diffuses d’auto-représentation.
Ces pratiques ne restent pas confinées à des espaces marginaux. Les formes qu’elles produisent circulent plus largement. Elles peuvent être reprises, rejouées, ou intégrées dans des contextes plus institutionnels. Plateformes et marques s’approprient ces codes. Elles rejouent des formes d’authenticité et de proximité. Ce déplacement transforme la manière dont ces images sont perçues. Il modifie aussi leurs conditions de production.
Cette recherche s’inscrit enfin dans une réflexion située, liée à ma pratique de designer graphique. Produire des images à partir de ces formes existantes revient à travailler avec des images déjà chargées. Elles portent des regards, des récits, des usages. Il ne s’agit plus seulement de créer. Il s’agit aussi de composer avec des formes qui circulent, qui ont déjà été vues, reconnues et réappropriées.