Rien de spectaculaire.
Un flux dâimages fixes, des textes courts, une esthĂ©tique douce, presque neutre. Des posts qui se fondent dans la saturation visuelle des rĂ©seaux sociaux mais avec un petit twist, un geste.
DerriĂšre ce pseudo, une jeune femme : Amilia ou Amalia sur laquelle on trouve peu dâinformations directes.
Jâai eu du mal Ă comprendre son prĂ©nom quand jâai regardĂ© une de ses interviews.
Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cute, circule comme un premier indice, sans ĂȘtre expliquĂ©. Il Ă©voque quelque chose de simple, presque familier, sans que lâon sache exactement oĂč le situer.
Le compte ne donne que peu dâĂ©lĂ©ments biographiques. Elle devient perceptible surtout au travers de ses travers les publications : câest une maniĂšre dâĂ©crire, de formuler, de rĂ©pĂ©ter certains motifs. Une prĂ©sence se dessine progressivement, sans jamais ĂȘtre entiĂšrement dĂ©finie.
Ses publications prennent gĂ©nĂ©ralement la forme dâimages fixes, souvent photographiques, sur lesquelles viennent se superposer des fragments de texte. Les compositions restent simples : une image en fond, un texte centrĂ© ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©, parfois quelques formes ou Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s. Les couleurs sont peu contrastĂ©es, souvent douces, presque effacĂ©es.
La typographie est souvent proche de lâHelvetica, utilisĂ©e de maniĂšre directe, sans effet particulier. Ce choix revient rĂ©guliĂšrement, comme une Ă©vidence.
Pour Zora, elle a rĂ©pondu Ă la question : âwhat would your tombstone say ?â
Elle rĂ©pond : âgraveyards are kind of antiquated, I guess Iâd make it Helveticaâ
Elle nous donne une réponse à la fois ironique
Mais qui nous en apprend plus
Elle laisse transparaĂźtre un attachement Ă cette typographie neutre, qui incarne le standard par excellence.
Ces images peuvent rappeler les formats du meme, dans leur maniĂšre dâassocier texte et image pour produire un effet rapide, accessible. Mais ici, le rythme est diffĂ©rent. Le texte ne cherche pas Ă ĂȘtre immĂ©diatement percutant ou humoristique : il sâaccorde Ă une ambiance, Ă une tonalitĂ©. Les couleurs, les images choisies, les mots employĂ©s semblent se rĂ©pondre et produire une forme dâunitĂ© sensible.
Câest Sotce qui nous parle
Adoptant un ton neutre et impersonnel
Parfois câest du dĂ©veloppement personnel
Parfois elle nous partage ces émotions.
Dans certaines publications, des Ă©lĂ©ments viennent perturber lĂ©gĂšrement cette simplicitĂ© : un logo, une image ajoutĂ©e, un motif qui sâinsĂšre entre les lettres, une composition qui dĂ©borde. Ces dĂ©tails restent discrets, mais dessinent progressivement une mĂ©thode. Lâensemble peut donner lâimpression dâune image faite rapidement, sans hiĂ©rarchie apparente, tout en laissant apparaĂźtre une attention portĂ©e Ă lâĂ©quilibre entre les Ă©lĂ©ments.
Un premier exemple : la premiĂšre image du carrousel du 15 juillet 2025 qui permet de saisir plus concrĂštement cette maniĂšre de produire des images.
La publication sâorganise en plusieurs Ă©lĂ©ments superposĂ©s.
La photographie montre son reflet dans un miroir, prise avec un iPhone, probablement avec la camĂ©ra arriĂšre. Il sâagit dâun type dâimage extrĂȘmement courant sur Internet : une prise directe, sans mise en scĂšne apparente, que lâon retrouve dans de nombreuses formes dâauto-reprĂ©sentation.
Ici, Sotce se tient face au miroir, dans une posture assurée.
Elle porte un soutien-gorge vert fluo, qui contraste fortement avec le reste de lâimage, plus sombre. Le regard est immĂ©diatement attirĂ© par cette couleur, mais aussi par des traces visibles sur le miroir, qui ne sont pas effacĂ©es. Lâimage ne cherche pas Ă ĂȘtre clean ou optimisĂ©e. Elle conserve des marques et des imperfections qui participent Ă son aspect brut.
Le son I Know de Travis Scott qui tourne en boucle sur le post est lĂ pour nous assurer que she's feeling herself.
Mais dans sa bio : "why do I do this"
Un deuxiÚme élément vient se superposer à cette image : le texte. La phrase est courte, formulée de maniÚre simple, presque neutre.
âSometimes when you didinât post for awhile, then you feel kind of nervous toâ
Au fond, Sotce abandonne un peu sa performance en cours de route. Difficile de savoir si elle y croit vraiment, Ă toutes ces tentatives.
Elle raconte une situation prĂ©cise, mais commune Ă celle de nombreux influenceur.euses. Ce sont ses Ă©motions, mais ça parait presque trop neutre. La typo renforce cette impression. Le âSâ est traitĂ© diffĂ©remment, dĂ©corĂ©, tandis que le reste du texte en utilise une autre.
Helvetica, encore.
Cette variation introduit une lĂ©gĂšre rupture dans la lecture, comme si le texte lui-mĂȘme Ă©tait composĂ© Ă partir de registres diffĂ©rents.
Un troisiĂšme Ă©lĂ©ment apparaĂźt sous la forme dâun dessin : la silhouette dâun homme, identifiable comme une figure de businessman. Cette image ajoutĂ©e Ă la composition introduit un autre registre visuel, plus symbolique, presque gĂ©nĂ©rique.
Cette image
Celle dâun businessman qui boit un cafĂ©
Est-ce que Sotce fait rĂ©fĂ©rence Ă elle-mĂȘme parce quâelle revient sur les rĂ©seaux ?
Elle revient au travail ?
Lâimage ne sâintĂšgre pas complĂštement Ă la photographie, mais elle vient sây superposer, comme une annotation.
Lâensemble image/texte, collage ne se fond pas dans une composition unifiĂ©e. Les Ă©lĂ©ments coexistent. Cette superposition produit une image composite oĂč plusieurs niveaux de lecture se croisent.
La photographie renvoie Ă des pratiques dâauto-reprĂ©sentation trĂšs rĂ©pandues sur Internet. Le texte lui, par sa formulation simple et neutre, Ă©voque ces discours qui se veulent universaux, que lâon retrouve beaucoup dans les milieux dits âde l'influenceâ. Le dessin quant Ă lui introduit une dimension plus abstraite, presque caricaturale.
PlutĂŽt que de proposer un message clairement dĂ©fini, lâimage semble rejouer ces diffĂ©rents codes en les additionnant, sans les stabiliser complĂštement.
Un autre exemple de post permet de comprendre cette pratique dĂ©calĂ©e de composition de lâimage.
Dans une publication postĂ©e le 5 juin 2024, on voit un autre carousel. Une conversation commence entre Sotce et des personnages quâelle a elle-mĂȘme créés.
Un lapin et un chien.
un dialogue simple sâinstalle :
Sotce : 11:11 make a wish!
Bunny : who gaf
Flower : would you like to sleep with me
Bunny: I have to focus on my drawings
Puis une photo oĂč Bunny pense Ă Sotce, et Sotce pense Ă Bunny, alors quâils sont dans le mĂȘme espace.
Dans une autre photo du post, Flower se questionne : âwhat if iâm not real bunnyâ, âŠ.âwhat ?â lui rĂ©pond Bunny.
Sotce reprend la parole dans le dernier slideâso let us meet again and again until we come to understand all the ways which you have been mine and i have been yoursâ
Il est important de prendre ce post comme exemple parce que ces personnages font aussi partie de sa marque de fabrique, de ses gestes.
Disponible sur le Sotce shop !
Ce carrousel renvoie Ă un contexte extĂ©rieur, une histoire quâelle nous raconte. Contrairement Ă la photographie prĂ©cĂ©dente, le corps nâest plus nĂ©cessairement au centre.
Ce qui me semble apparaĂźtre, câest plutĂŽt une relation, une fiction ?
La phrase introduit un autre registre. Elle ne décrit pas directement ce qui est montré, mais propose une formulation plus ambiguë, presque étrange.
Est-ce quâelle fait rĂ©fĂ©rence Ă son personnage sur internet, Ă une histoire quâelle a vĂ©cue ?
Ce lapin et ce chien peuvent ĂȘtre des dessins qui proviennent de son enfance comme de son imagination. Dans ce genre de post, elle nous offre un peu plus dâelle, ça devient plus personnel, pĂ©nĂ©trable.
Comme dans les autres publications, le texte biographique ne vient pas expliquer lâimage : Il fonctionne Ă cĂŽtĂ©, produit une mise Ă lâĂ©cart.
đ°đž FLOWER and THE BUNNY out now
Cette dissociation produit une lecture ouverte oĂč image et phrase participent ensemble Ă la construction dâune atmosphĂšre.
Ces formes ne circulent pas de maniĂšre isolĂ©e. Elles sâinscrivent dans un ensemble de dispositifs qui organisent leur diffusion, leur visibilitĂ©, et leur continuitĂ©. Le compte Instagram se prolonge par un site internet et un podcast qui sâintitule The Sotce Method , ainsi quâune page Patreon proposant plusieurs types dâabonnement.
activities : 3⏠; audios : 6,50⏠; videos : 13,50âŹ
Ă travers ces espaces, rĂ©cits, conseils, et fragments de pensĂ©e prennent la forme dâune offre. LâaccĂšs devient conditionnĂ©, structurĂ©, diffĂ©renciĂ©. Lâintime ne disparaĂźt pas mais circule dĂ©sormais dans un cadre qui en organise les modalitĂ©s.
Cette organisation rejoint ce que dĂ©crit Morgane Billuard dans Becoming the Product, lorsquâelle Ă©voque une âeconomy of the selfâ, oĂč produire du contenu implique aussi de produire une prĂ©sence reconnaissable. Dans ce contexte, le persona ne se limite pas Ă une expression personnelle : elle devient une forme Ă maintenir, Ă dĂ©velopper, Ă faire circuler.
Chez Sotce, cette dimension apparaĂźt sans ĂȘtre explicitement mise en avant. Elle ne rompt pas avec lâesthĂ©tique de ses publications. Le ton appelle Ă une proximitĂ©, Ă quelque chose de presque confidentiel. Mais elle sâinscrit dans un systĂšme oĂč cette proximitĂ© peut ĂȘtre prolongĂ©e, approfondie, ou au contraire lâaccĂšs devient dĂ©pendant de certaines modalitĂ©s.
Je dirais que ce déplacement ne transforme pas radicalement la pratique.
Mais il en modifie les conditions.
La figure qui se construit en ligne, au travers dâune voix, dâimages, dâune rĂ©gularitĂ©, devient progressivement identifiable, reconnaissable, et potentiellement monĂ©tisable. Comme le souligne Becoming the Product, âthe persona as a brand [âŠ] eventually [âŠ] has to turn into a businessâ.
Dans ce contexte, la figure produite peut ĂȘtre rapprochĂ©e de celle de la âGirl Onlineâ : une prĂ©sence Ă la fois accessible, esthĂ©tique, et Ă©motionnelle. Elle devient alors capable de rassembler des individus tout en restant ouverte Ă des projections multiples.
Autour de cette prĂ©sence, une communautĂ© se forme. Les publications deviennent des points de reconnaissance, des supports Ă travers lesquelles des expĂ©riences peuvent ĂȘtre partagĂ©es et reformulĂ©es. Cette communautĂ© se prolonge au travers de diffĂ©rents espaces, communique avec elle sur Instagram, lui demande des conseils oĂč elle y rĂ©pond en podcast.
Sotce, dis moi comment faire preuve de patience.
Le persona ne reste alors pas uniquement une forme dâexpression. Il devient aussi une condition de circulation et de subsistance. Les contenus, les conseils, les formes de prĂ©sence, sâinscrivent dans une Ă©conomie oĂč il devient possible, et parfois nĂ©cessaire, de vivre de cette production. Merch, abonnements, contenus payants : autant de prolongements qui inscrivent cette pratique dans des logiques capitalistes, sans en effacer les dimensions personnelles.
La figure de Sotce se construit ainsi dans une tension persistante :
entre partage et structuration,
entre proximité et mise à distance,
entre expérience vécue et forme produite.
Elle se maintient dans un Ă©quilibre instable, oĂč la prĂ©sence en ligne reste Ă la fois un espace dâexpression, un lieu de projection, et une forme de production.
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