Sur Instagram, je dĂ©couvre le profil de Sotce. Beaucoup d’images fixes, des carrousels et quelques vidĂ©os.
Rien de spectaculaire.

Un flux d’images fixes, des textes courts, une esthĂ©tique douce, presque neutre. Des posts qui se fondent dans la saturation visuelle des rĂ©seaux sociaux mais avec un petit twist, un geste.

Derriùre ce pseudo, une jeune femme : Amilia ou Amalia sur laquelle on trouve peu d’informations directes.

J’ai eu du mal Ă  comprendre son prĂ©nom quand j’ai regardĂ© une de ses interviews.

Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cute, circule comme un premier indice, sans ĂȘtre expliquĂ©. Il Ă©voque quelque chose de simple, presque familier, sans que l’on sache exactement oĂč le situer.

Le compte ne donne que peu d’élĂ©ments biographiques. Elle devient perceptible surtout au travers de ses travers les publications : c’est une maniĂšre d’écrire, de formuler, de rĂ©pĂ©ter certains motifs. Une prĂ©sence se dessine progressivement, sans jamais ĂȘtre entiĂšrement dĂ©finie.

Ses publications prennent gĂ©nĂ©ralement la forme d’images fixes, souvent photographiques, sur lesquelles viennent se superposer des fragments de texte. Les compositions restent simples : une image en fond, un texte centrĂ© ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©, parfois quelques formes ou Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s. Les couleurs sont peu contrastĂ©es, souvent douces, presque effacĂ©es.

La typographie est souvent proche de l’Helvetica, utilisĂ©e de maniĂšre directe, sans effet particulier. Ce choix revient rĂ©guliĂšrement, comme une Ă©vidence.

Pour Zora, elle a rĂ©pondu Ă  la question : “what would your tombstone say ?”

Elle rĂ©pond : “graveyards are kind of antiquated, I guess I’d make it Helvetica”

Elle nous donne une réponse à la fois ironique

Mais qui nous en apprend plus

Elle laisse transparaĂźtre un attachement Ă  cette typographie neutre, qui incarne le standard par excellence.

Ces images peuvent rappeler les formats du meme, dans leur maniĂšre d’associer texte et image pour produire un effet rapide, accessible. Mais ici, le rythme est diffĂ©rent. Le texte ne cherche pas Ă  ĂȘtre immĂ©diatement percutant ou humoristique : il s’accorde Ă  une ambiance, Ă  une tonalitĂ©. Les couleurs, les images choisies, les mots employĂ©s semblent se rĂ©pondre et produire une forme d’unitĂ© sensible.

C’est Sotce qui nous parle
Adoptant un ton neutre et impersonnel
Parfois c’est du dĂ©veloppement personnel
Parfois elle nous partage ces émotions.

Dans certaines publications, des Ă©lĂ©ments viennent perturber lĂ©gĂšrement cette simplicitĂ© : un logo, une image ajoutĂ©e, un motif qui s’insĂšre entre les lettres, une composition qui dĂ©borde. Ces dĂ©tails restent discrets, mais dessinent progressivement une mĂ©thode. L’ensemble peut donner l’impression d’une image faite rapidement, sans hiĂ©rarchie apparente, tout en laissant apparaĂźtre une attention portĂ©e Ă  l’équilibre entre les Ă©lĂ©ments.

Un premier exemple : la premiĂšre image du carrousel du 15 juillet 2025 qui permet de saisir plus concrĂštement cette maniĂšre de produire des images.

La publication s’organise en plusieurs Ă©lĂ©ments superposĂ©s.

La photographie montre son reflet dans un miroir, prise avec un iPhone, probablement avec la camĂ©ra arriĂšre. Il s’agit d’un type d’image extrĂȘmement courant sur Internet : une prise directe, sans mise en scĂšne apparente, que l’on retrouve dans de nombreuses formes d’auto-reprĂ©sentation.

Ici, Sotce se tient face au miroir, dans une posture assurée.

Elle porte un soutien-gorge vert fluo, qui contraste fortement avec le reste de l’image, plus sombre. Le regard est immĂ©diatement attirĂ© par cette couleur, mais aussi par des traces visibles sur le miroir, qui ne sont pas effacĂ©es. L’image ne cherche pas Ă  ĂȘtre clean ou optimisĂ©e. Elle conserve des marques et des imperfections qui participent Ă  son aspect brut.

Le son I Know de Travis Scott qui tourne en boucle sur le post est lĂ  pour nous assurer que she's feeling herself.

Mais dans sa bio : "why do I do this"

Un deuxiÚme élément vient se superposer à cette image : le texte. La phrase est courte, formulée de maniÚre simple, presque neutre.

“Sometimes when you didin’t post for awhile, then you feel kind of nervous to”

Au fond, Sotce abandonne un peu sa performance en cours de route. Difficile de savoir si elle y croit vraiment, Ă  toutes ces tentatives.

Elle raconte une situation prĂ©cise, mais commune Ă  celle de nombreux influenceur.euses. Ce sont ses Ă©motions, mais ça parait presque trop neutre. La typo renforce cette impression. Le “S” est traitĂ© diffĂ©remment, dĂ©corĂ©, tandis que le reste du texte en utilise une autre.

Helvetica, encore.

Cette variation introduit une lĂ©gĂšre rupture dans la lecture, comme si le texte lui-mĂȘme Ă©tait composĂ© Ă  partir de registres diffĂ©rents.

Un troisiĂšme Ă©lĂ©ment apparaĂźt sous la forme d’un dessin : la silhouette d’un homme, identifiable comme une figure de businessman. Cette image ajoutĂ©e Ă  la composition introduit un autre registre visuel, plus symbolique, presque gĂ©nĂ©rique.

Cette image
Celle d’un businessman qui boit un cafĂ©
Est-ce que Sotce fait rĂ©fĂ©rence Ă  elle-mĂȘme parce qu’elle revient sur les rĂ©seaux ?
Elle revient au travail ?

L’image ne s’intùgre pas complùtement à la photographie, mais elle vient s’y superposer, comme une annotation.

L’ensemble image/texte, collage ne se fond pas dans une composition unifiĂ©e. Les Ă©lĂ©ments coexistent. Cette superposition produit une image composite oĂč plusieurs niveaux de lecture se croisent.

La photographie renvoie Ă  des pratiques d’auto-reprĂ©sentation trĂšs rĂ©pandues sur Internet. Le texte lui, par sa formulation simple et neutre, Ă©voque ces discours qui se veulent universaux, que l’on retrouve beaucoup dans les milieux dits “de l'influence”. Le dessin quant Ă  lui introduit une dimension plus abstraite, presque caricaturale.

PlutĂŽt que de proposer un message clairement dĂ©fini, l’image semble rejouer ces diffĂ©rents codes en les additionnant, sans les stabiliser complĂštement.

Un autre exemple de post permet de comprendre cette pratique dĂ©calĂ©e de composition de l’image.

Dans une publication postĂ©e le 5 juin 2024, on voit un autre carousel. Une conversation commence entre Sotce et des personnages qu’elle a elle-mĂȘme créés.

Un lapin et un chien.
un dialogue simple s’installe :
Sotce : 11:11 make a wish!
Bunny : who gaf
Flower : would you like to sleep with me
Bunny: I have to focus on my drawings
Puis une photo oĂč Bunny pense Ă  Sotce, et Sotce pense Ă  Bunny, alors qu’ils sont dans le mĂȘme espace.
Dans une autre photo du post, Flower se questionne : “what if i’m not real bunny”, 
.”what ?” lui rĂ©pond Bunny.
Sotce reprend la parole dans le dernier slide“so let us meet again and again until we come to understand all the ways which you have been mine and i have been yours”

Il est important de prendre ce post comme exemple parce que ces personnages font aussi partie de sa marque de fabrique, de ses gestes.

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Ce carrousel renvoie Ă  un contexte extĂ©rieur, une histoire qu’elle nous raconte. Contrairement Ă  la photographie prĂ©cĂ©dente, le corps n’est plus nĂ©cessairement au centre.

Ce qui me semble apparaütre, c’est plutît une relation, une fiction ?

La phrase introduit un autre registre. Elle ne décrit pas directement ce qui est montré, mais propose une formulation plus ambiguë, presque étrange.

Est-ce qu’elle fait rĂ©fĂ©rence Ă  son personnage sur internet, Ă  une histoire qu’elle a vĂ©cue ?

Ce lapin et ce chien peuvent ĂȘtre des dessins qui proviennent de son enfance comme de son imagination. Dans ce genre de post, elle nous offre un peu plus d’elle, ça devient plus personnel, pĂ©nĂ©trable.

Comme dans les autres publications, le texte biographique ne vient pas expliquer l’image : Il fonctionne Ă  cĂŽtĂ©, produit une mise Ă  l’écart.

🐰🌾 FLOWER and THE BUNNY out now

Cette dissociation produit une lecture ouverte oĂč image et phrase participent ensemble Ă  la construction d’une atmosphĂšre.

Ces formes ne circulent pas de maniĂšre isolĂ©e. Elles s’inscrivent dans un ensemble de dispositifs qui organisent leur diffusion, leur visibilitĂ©, et leur continuitĂ©. Le compte Instagram se prolonge par un site internet et un podcast qui s’intitule The Sotce Method , ainsi qu’une page Patreon proposant plusieurs types d’abonnement.

activities : 3€ ; audios : 6,50€ ; videos : 13,50€

À travers ces espaces, rĂ©cits, conseils, et fragments de pensĂ©e prennent la forme d’une offre. L’accĂšs devient conditionnĂ©, structurĂ©, diffĂ©renciĂ©. L’intime ne disparaĂźt pas mais circule dĂ©sormais dans un cadre qui en organise les modalitĂ©s.

Cette organisation rejoint ce que dĂ©crit Morgane Billuard dans Becoming the Product, lorsqu’elle Ă©voque une “economy of the self”, oĂč produire du contenu implique aussi de produire une prĂ©sence reconnaissable. Dans ce contexte, le persona ne se limite pas Ă  une expression personnelle : elle devient une forme Ă  maintenir, Ă  dĂ©velopper, Ă  faire circuler.

Chez Sotce, cette dimension apparaĂźt sans ĂȘtre explicitement mise en avant. Elle ne rompt pas avec l’esthĂ©tique de ses publications. Le ton appelle Ă  une proximitĂ©, Ă  quelque chose de presque confidentiel. Mais elle s’inscrit dans un systĂšme oĂč cette proximitĂ© peut ĂȘtre prolongĂ©e, approfondie, ou au contraire l’accĂšs devient dĂ©pendant de certaines modalitĂ©s.

Je dirais que ce déplacement ne transforme pas radicalement la pratique.

Mais il en modifie les conditions.

La figure qui se construit en ligne, au travers d’une voix, d’images, d’une rĂ©gularitĂ©, devient progressivement identifiable, reconnaissable, et potentiellement monĂ©tisable. Comme le souligne Becoming the Product, “the persona as a brand [
] eventually [
] has to turn into a business”.

Dans ce contexte, la figure produite peut ĂȘtre rapprochĂ©e de celle de la “Girl Online” : une prĂ©sence Ă  la fois accessible, esthĂ©tique, et Ă©motionnelle. Elle devient alors capable de rassembler des individus tout en restant ouverte Ă  des projections multiples.

Autour de cette prĂ©sence, une communautĂ© se forme. Les publications deviennent des points de reconnaissance, des supports Ă  travers lesquelles des expĂ©riences peuvent ĂȘtre partagĂ©es et reformulĂ©es. Cette communautĂ© se prolonge au travers de diffĂ©rents espaces, communique avec elle sur Instagram, lui demande des conseils oĂč elle y rĂ©pond en podcast.

Sotce, dis moi comment faire preuve de patience.

Le persona ne reste alors pas uniquement une forme d’expression. Il devient aussi une condition de circulation et de subsistance. Les contenus, les conseils, les formes de prĂ©sence, s’inscrivent dans une Ă©conomie oĂč il devient possible, et parfois nĂ©cessaire, de vivre de cette production. Merch, abonnements, contenus payants : autant de prolongements qui inscrivent cette pratique dans des logiques capitalistes, sans en effacer les dimensions personnelles.

La figure de Sotce se construit ainsi dans une tension persistante :
entre partage et structuration,
entre proximité et mise à distance,
entre expérience vécue et forme produite.

Elle se maintient dans un Ă©quilibre instable, oĂč la prĂ©sence en ligne reste Ă  la fois un espace d’expression, un lieu de projection, et une forme de production.

🧘 đŸȘ·
🧘 Instagram de Sotce 🧘