What happens when a woman goes online? She becomes a girl.

C’est par cette phrase que Joanna Walsh ouvre Girl Online: A User Manual. Une phrase qui semble particuliĂšrement juste pour entrer dans le travail d’Amalia Ulman. Ses Ɠuvres consistent Ă  performer parfaitement certaines figures reconnaissables du web, ou Ă  en dĂ©placer les codes. Des images, des signes, des gestes inscrits dans un langage d’Internet, largement partagĂ©s.

En 2014, lorsqu’elle rĂ©alise Excellences & Perfections, Instagram n’a pas encore la forme qu’on lui connaĂźt aujourd’hui. La plateforme existe depuis quelques annĂ©es seulement. Les figures de l’influence lifestyle, de la content creator ou de la girl online ne sont pas encore complĂštement stabilisĂ©es. On y partage des repas, des chambres, des citations, des selfies, des fragments de quotidien. Une esthĂ©tique du journal visuel s’y installe progressivement.

like a princess

Look like Barbie

Smoke like Marley

Party like Ke$ha

C’est dans ce contexte qu’Amalia Ulman dĂ©cide d’utiliser son propre compte Instagram comme espace de performance. Pendant plusieurs mois, elle y construit un personnage Ă  travers ce qui semble ĂȘtre des fragments autobiographiques. Une prĂ©sence fĂ©minine qui se raconte Ă  travers une esthĂ©tique de l’intime, et une mise en scĂšne de soi qui oscille entre sincĂ©ritĂ©, fiction et performance.

L’Ɠuvre se dĂ©ploie directement dans le flux de la plateforme, sans signal explicite de fiction. Les images circulent comme n’importe quelle autre publication. C’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side la radicalitĂ© du projet : Excellences & Perfections ne reprĂ©sente pas Instagram, elle se produit Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de ses mĂ©canismes.

La pratique d’Amalia Ulman occupe une place particuliùre dans ma recherche. Elle rentre dans mon sujet mais nous permettra aussi par la suite, d'expliquer l’importance de ces pratiques en 2026.

Elle commence simplement comme les autres utilisateurs.

Des selfies,

des Fleurs,

des captures d’écran de messages,

des citations : Start each day with a grateful heart

des photos d’objet de luxe $$$

De fil en aiguille, elle construit sa narration. Elle devient une jeune fille quittant Los Angeles pour New York. Elle cherche Ă  se rĂ©inventer, adopte certains signes de rĂ©ussite sociale, laisse entrevoir une transformation physique, traverse une forme de chute Ă©motionnelle, puis une reconstruction. Son rĂ©cit repose sur des indices, la lisibilitĂ© de ces posts. Son compte devient un rĂ©cit fragmentĂ© entretenu par le personnage mais aussi l’imagination de ses followers.

Le personnage qu’elle a créé, suit des figures dĂ©jĂ  familiĂšres. L’image de la fĂ©minitĂ© douce, vulnĂ©rable, sĂ©duisante. Une femme qui se raconte Ă  travers son corps, ses Ă©motions, ses victoires personnelles.

Un exemple prĂ©cis permet d’observer plus clairement la maniĂšre dont Amalia construit cette performance de l’intime. Jusqu’au dĂ©but du mois d’aoĂ»t 2014, le personnage poste des autoportraits doux, intĂ©rieurs lumineux, signes de fĂ©minitĂ© maĂźtrisĂ©e, fragments de quotidien qui participent Ă  l’image d’une prĂ©sence dĂ©sirable, sensible, relativement stable.

Puis, Ă  partir du 6 aoĂ»t 2014, quelque chose se fissure. L’esthĂ©tique du compte change brusquement. Les images deviennent plus sombres, plus granuleuses, parfois presque monochromes. Les cadrages se resserrent. Les visages apparaissent plus fatiguĂ©s, les regards absents, les corps davantage fragmentĂ©s.

Plusieurs publications montrent Amalia allongĂ©e, photographiĂ©e de trĂšs prĂšs, dans des cadrages instables qui Ă©voquent moins le selfie maĂźtrisĂ© que la trace d’un moment de dĂ©sĂ©quilibre. Dans certaines images, son maquillage semble dĂ©fait, son visage marquĂ©, des photos en sous vĂȘtement apparaissent. Une autre publication la montre tenant une arme contre son visage. L’image, fortement stylisĂ©e, reste ambiguĂ« : impossible de savoir si elle relĂšve de la provocation, de la mise en scĂšne dramatique. Cette ambiguĂŻtĂ© fait prĂ©cisĂ©ment partie de la performance.

Deux courtes vidĂ©os la montrent en pleurs. L’image y est sombre, compressĂ©e, de mauvaise qualitĂ©. Son visage apparaĂźt en trĂšs gros plan, partiellement mangĂ© par l’ombre. Le cadrage maladroit, la faible rĂ©solution, la frontalitĂ© presque brutale de l’image Ă©voquent les formes les plus intimes du web amateur : vidĂ©os personnelles, moments d’effondrement capturĂ©s directement depuis une webcam ou un tĂ©lĂ©phone. La vulnĂ©rabilitĂ© n’est plus seulement racontĂ©e, elle est performĂ©e visuellement.

Ce moment agit comme une rupture narrative. La figure fĂ©minine jusque-lĂ  relativement maĂźtrisĂ©e semble craquer. Comme si la “perfect girl” construite depuis le dĂ©but de la performance rĂ©vĂ©lait soudain une faille. Mais cette faiblesse elle-mĂȘme reste profondĂ©ment codĂ©e. Elle appartient Ă  un imaginaire trĂšs reconnaissable de la chute fĂ©minine : instabilitĂ© Ă©motionnelle, dĂ©rive, perte de contrĂŽle, crise visible.

Le 14 aoĂ»t, un nouveau post vient rĂ©organiser cette sĂ©quence. Une image plus calme apparaĂźt : un cƓur dessinĂ© sur une surface rĂ©flĂ©chissante, presque comme un geste adolescent ou un signe de rĂ©conciliation. Le texte qui accompagne l’image prend la forme d’un message d’excuse adressĂ© Ă  sa communautĂ©. Amalia y explique avoir traversĂ© une pĂ©riode sombre, remercie ses proches de l’avoir “sauvĂ©e”, ainsi que ses “internet friends” pour leurs messages de soutien.

Ce post est particuliĂšrement intĂ©ressant car il montre Ă  quel point la performance repose aussi sur une relation au public. La crise ne reste pas un Ă©vĂ©nement purement individuel ; elle devient un Ă©pisode narratif partagĂ©, auquel la communautĂ© semble avoir activement pris part. Le personnage ne se construit donc pas uniquement Ă  travers les images qu’il produit, mais aussi Ă  travers les formes d’attention, d’inquiĂ©tude et d’attachement qu’il suscite. MĂȘme le moment de faiblesse devient un langage relationnel.

Joanna Walsh rappelle que les femmes sont particuliĂšrement associĂ©es Ă  certains registres d’expression en ligne : la confession, le journal, le rĂ©cit Ă©motionnel, l’expĂ©rience personnelle mise en partage. Ce qui relevait autrefois du journal intime privĂ© devient progressivement, avec Internet, une forme publique de circulation. Le personnel n’est plus simplement racontĂ© ; il devient visible, interprĂ©table, parfois mĂȘme attendu.

Walsh dĂ©crit ce rapport comme une forme de marchĂ© implicite, oĂč la visibilitĂ© offerte aux femmes repose souvent sur une mise Ă  disposition de leur expĂ©rience personnelle. Excellences & Perfections rend cette structure particuliĂšrement perceptible en transformant l’intime en matĂ©riau narratif.

Les personnes qui suivent Amalia Ulman ne regardent pas une Ɠuvre identifiĂ©e comme telle. Elles observent ce qu’elles pensent ĂȘtre une vie rĂ©elle. Une succession de publications interprĂ©tĂ©es comme des preuves, des fragments autobiographiques, des signes d’une transformation en cours.

Le personnage n’existe donc pas uniquement Ă  travers ce qu’Amalia publie, mais aussi Ă  travers ce que le public projette entre les images. Instagram devient un espace oĂč le rĂ©cit se construit collectivement. On commente, on s’inquiĂšte, on encourage, on juge. Le regard ne se contente pas d’observer ; il participe Ă  la fabrication mĂȘme de la fiction.

Straight killin it, Love!

Xoxoxo

Ha! I bizarrely dreamt that you fell through a glass bottomed jacuzzi in the alps last night so beware of jacuzzis, okay? 🙏🌀

Le personnage créé dans Excellences & Perfections performe assez bien pour créer des attachements, des interactions, des émotions,... Amalia créé une communauté autour de son persona en ligne.

bcev
You are cute gal

zafzaf_
no please stay here in istanbul, istanbul is prettier when you are here

On peut aussi Ă  travers cette oeuvre Ă©voquer le male gaze. En ligne comme nous l’explique Wlash, la visibilitĂ© des femmes en ligne reste sous certaines conditions. Elles doivent apparaĂźtre mais sous certaines modalitĂ©s. Il faut pour cela ĂȘtre dĂ©sirable, Ă©motive, lisible et accessible. La performance de l’artiste peut aussi ĂȘtre vu sous ce prisme car en adoptant simplement ces codes, elle se retoruve suivie par des milliers de personnes.

Si le travail d’Amalia Ulman reste particuliĂšrement important en 2026, ce n’est pas uniquement parce qu’il apparaĂźt comme pionnier d’une pratique devenue commune. Son intĂ©rĂȘt rĂ©side aussi dans la maniĂšre dont il permet de relire des formes qui ont profondĂ©ment Ă©voluĂ©.
Joanna Walsh dĂ©crit Internet comme un espace oĂč le rĂ©cit Ă  la premiĂšre personne devient une matiĂšre de circulation permanente. Le personnel n’y est plus simplement racontĂ© : il devient contenu, rythme de publication, prĂ©sence maintenue dans le temps. Ce qu’elle nomme le First Person Industrial Complex Ă©claire particuliĂšrement bien ce dĂ©placement. Exister en ligne implique souvent de produire une version de soi suffisamment cohĂ©rente pour continuer Ă  circuler, ĂȘtre suivie, reconnue.

Lorsque Amalia Ulman rĂ©alise Excellences & Perfections, ces formes sont encore en train de se stabiliser. En 2014, Instagram conserve quelque chose du journal visuel, du partage plus flottant du quotidien, d’une certaine spontanĂ©itĂ©. Aujourd’hui, les figures fĂ©minines que je croise sur les rĂ©seaux semblent souvent dans une autre posture. Elles travaillent. Elles s’adressent Ă  un public. Elles vendent quelque chose, parfois un produit, parfois une image d’elles-mĂȘmes, souvent extrĂȘmement maĂźtrisĂ©e. Le partage de l’intime existe toujours, mais il semble pris dans d’autres logiques, plus professionnalisĂ©es, plus conscientes d’elles-mĂȘmes.
“2026 is the new 2016.”

DĂšs dĂ©cembre 2025, cette formule nostalgique circule. Un fantasme sur Internet perçu comme plus spontanĂ©, plus sincĂšre, peut-ĂȘtre plus Ă©trange aussi.

Il est vrai cependant que les tutoriels maquillage étaient plus colorés, les formes de présence moins immédiatement liées à des logiques promotionnelles.

Les figures de l’influence existaient dĂ©jĂ , mais leur professionnalisation n’avait pas encore complĂštement absorbĂ© les usages.

C’est prĂ©cisĂ©ment pour cela que le travail d’Amalia Ulman reste encore imoortant. Non comme trace d’un Internet disparu, mais comme point d’observation d’un moment de bascule. Et peut-ĂȘtre aussi comme rappel que ces formes ordinaires du web peuvent encore ĂȘtre rejouĂ©es autrement. Le persona en ligne ne constitue pas uniquement un outil de visibilitĂ©. Il peut aussi devenir un espace d’expĂ©rimentation, de projection, parfois de protection. Pour certaines prĂ©sences, notamment queer, travailler Ă  travers un personnage permet encore d’introduire d’autres rĂ©cits dans des formats immĂ©diatement reconnaissables.

Le cas de Sotce permet justement de prolonger cette rĂ©flexion. Sa prĂ©sence en ligne repose elle aussi sur un personnage identifiable, une esthĂ©tique cohĂ©rente, une proximitĂ© construite avec son public, un rĂ©cit intime mis en circulation. En ce sens, elle peut apparaĂźtre comme une forme d’évolution contemporaine de ce qu’Amalia Ulman performait dĂ©jĂ  dans Excellences & Perfections. LĂ  oĂč Amalia investissait ces codes comme matĂ©riau artistique et critique, Sotce semble les habiter comme une pratique durable, structurĂ©e autour d’une communautĂ©, de contenus rĂ©guliers, d’abonnements et d’une Ă©conomie de la prĂ©sence.

Cette recherche se devait d’interroger le travail d’Amalia Ulman, une rĂ©fĂ©rence dans le sujet.

✅femme

✅ intime

✅internet

✅ communautĂ©

✅persona
Excellences & Perfections ✌