Cette année, les filles construisent leur propre ordinateur.

La phrase pourrait sembler anecdotique, j’ai même pensé que c’était une trend* tiktok.

Peu importe si c’est le cas, le mouvement raconte tout de même quelque chose.

Dans les années 1990 et 2000, les premières communautés féminines qui investissent Internet cherchent avant tout à y trouver une place. Les camgirls, étant les premières, suivis des blogueuses, les utilisatrices de MySpace ou de Skyblog. Elles s'approprient un espace largement pensé et développé par des hommes. Elles y inventent des formes de présence, des récits intimes, des esthétiques propres. Elles habitent l'interface.

Quarante ans après Neuromancien de William Gibson, un autre mouvement émerge. Le terme « cyberdeck », imaginé en 1984 pour désigner un ordinateur permettant d'accéder au cyberespace, quitte progressivement la fiction pour devenir un objet réel.

Un cyberdeck est un ordinateur construit à partir d'éléments simples : un Raspberry Pi, un petit écran, un clavier compact, une batterie récupérée, parfois une vieille coque d'appareil photo ou une boîte de maquillage transformée en boîtier. On peut créer un cyberdeck comme : outil de traitement de texte, liseuse, lecteur mp3, espace de stockage.

Bye spotify

Bye to my kindle

Bye bye icloud 🙏

C’est un nouveau moyen d’utiliser la technologie, créé par soi-même.

Ce qui m'intéresse dans ce mouvement dépasse la prouesse technique. Les cyberdecks que je rencontre sur les réseaux ressemblent à des coquillages, à des sacs à main, à des objets trouvés dans une brocante. Le but est de recycler des vieilles parties d’ordinateurs pour en créer un nouveau.

L’esthétique de ces objets est très crafty, l'étui est personnalisable et semble parfois guérir l’enfant intérieur de certaines personnes. Je pense à un cyberdeck construit dans un étui qui ressemble à un gadget des Totally Spies ou encore des vieux jouets.

All cool girls are building cyberdecks

Des perles, des coquilles, des rubans, des pièces imprimées en 3D ou des composants récupérés cohabitent avec des cartes électroniques et des circuits. L'esthétique cyberpunk traditionnelle, longtemps associée à un imaginaire militaire ou masculin, se transforme progressivement en une pratique plus sensible, plus décorative, parfois ouvertement kitsch.

Le mouvement est également porté par une communauté majoritairement féminine qui partage librement tutoriels, schémas, erreurs et conseils. L'apprentissage se fait collectivement, dans les commentaires des vidéos, à travers des forums ou des publications où chacun documente sa construction. Cette transmission horizontale participe à une réappropriation d'un savoir longtemps perçu comme réservé à une culture masculine de l'ingénierie. Les femmes et créatrices voient dans cette pratique une manière d'acquérir une autonomie technique autant qu'un moyen d'expression.

How to build a cyberdeck w/ 0 coding knowledge

La portée politique de cette pratique réside peut-être là. Construire son propre ordinateur, c'est aussi choisir son rapport à la technologie. Beaucoup de ces machines fonctionnent hors ligne, sans cloud, sans notifications permanentes, sans collecte continue de données. Leur espace de stockage est défini par leur créatrice ; leur fonctionnement est compris parce qu'il a été construit à la main. Elles proposent une autre temporalité, une autre relation aux outils numériques, fondée sur la réparation, la récupération et l'autonomie plutôt que sur le remplacement permanent.

Cette pratique n'est évidemment pas exempte de contradictions. Certaines constructions privilégient avant tout l'esthétique, d'autres utilisent des outils issus des grandes plateformes ou intègrent des intelligences artificielles commerciales. Mais cette ambiguïté ne me semble pas affaiblir le mouvement. Elle rappelle au contraire que toute appropriation s'effectue depuis l'intérieur même des systèmes qu'elle cherche à déplacer.
Ce qui me touche enfin dans les cyberdecks, c'est leur dimension profondément amateure. On apprend en fabriquant. On récupère des pièces. On fait des erreurs. L'objet reste imparfait, parfois maladroit, souvent unique. Il n'est pas pensé pour séduire un marché mais pour répondre à un besoin singulier. Cette esthétique du bricolage rejoint directement ma pratique de designer graphique. Elle rappelle que produire une image ou un objet peut aussi consister à rejouer des formes existantes, à travailler avec l'imparfait, le récupéré, le déjà-là, pour fabriquer des espaces d'expression plus personnels.

I am ready for the apocalypse

Là où les premières femmes sur Internet se sont approprié des espaces numériques pour y faire entendre leurs récits, les créatrices de cyberdecks semblent aujourd'hui franchir une étape supplémentaire. Elles ne se contentent plus d'habiter les interfaces, elles commencent à les construire.

go girls

🚧travaux en cours…. stay tuned 🚧