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e-story par adlixies
🧘DNSEP 2027 manifesting🧘
14.09.26
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personaprésenceregard intimitéamateuralter ego selfieInternet

Cette recherche est Ă©crite depuis un point de vue fĂ©ministe : une fille qui regarde d’autres filles, leurs images, leurs façons de se montrer et de prendre place dans un espace qui n’est jamais neutre.

Une image qui ne cherche pas Ă  ĂȘtre parfaite. Une image qui persiste malgrĂ© ses dĂ©fauts,ou peut-ĂȘtre Ă  travers eux. Une chambre. Un lit dĂ©fait. Un bureau. Parfois personne dans le cadre.

Toutes les deux minutes, une image est prise, puis mise en ligne.

1996, Jennifer Ringley installe une webcam dans sa chambre et diffuse en continu des fragments de sa vie quotidienne. Ils sont visibles sur son site internet, JennicamÂč. Il ne s'agit ni d’un spectacle, ni d’un rĂ©cit structurĂ©, ni mĂȘme d’une vidĂ©o. PlutĂŽt une suite d'images fixes qui se rafraĂźchissent. Un diaporama lent. Une prĂ©sence.

Dans le documentaire Cam GazeÂČ, ces premiĂšres formes apparaissent comme instables, inachevĂ©es, parfois maladroites. Les images sont de faible qualitĂ©, les cadrages approximatifs, le dispositif rudimentaire. Et pourtant, quelque chose s’y invente. Une maniĂšre d’occuper l’écran sans en maĂźtriser complĂštement les codes. Une maniĂšre de produire des images sans chercher Ă  les stabiliser.

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Une image qui ne cherche pas Ă  ĂȘtre parfaite. Une image qui persiste malgrĂ© ses dĂ©fauts, ou peut-ĂȘtre Ă  travers eux.
Plus de vingt ans auparavant, une autre image circule dĂ©jĂ  : la photographie dite « Lena », issue d’un magazine Playboy. Elle est choisie et utilisĂ©e par des chercheurs et des ingĂ©nieurs dans le domaine du traitement numĂ©rique de l’image. Cette photographie devient une image de rĂ©fĂ©rence pour tester la qualitĂ© des images numĂ©riques. Le corps fĂ©minin devient une rĂ©fĂ©rence technique. Une image dĂ©coupĂ©e, calibrĂ©e, normalisĂ©e pour servir de mesure.

Lena condense une histoire particuliĂšre de l’image : le corps fĂ©minin est rendu visible, dĂ©coupĂ© et utilisĂ© comme objet de reprĂ©sentation, puis comme matĂ©riau pour mesurer une technologie de l’image.

DĂšs les dĂ©buts du web, deux niveaux d’images coexistent.

Des images normĂ©es, pensĂ©es pour ĂȘtre optimisĂ©es, lisibles, contrĂŽlĂ©es.

Et d’autres, plus fragiles, plus instables, produites depuis des espaces personnels.

Entre les deux, un écart.

Le male gaze semble déjà structurer les premiÚres images. Un regard pensé depuis une position masculine, qui traverse les domaines de la représentation et place les femmes du cÎté de celles qui sont regardées, représentées, désirées. Des images faites sur les femmes, mais aussi pour un regard masculin.

Les autres images ne s’y opposent pas frontalement. Elles existent Ă  cĂŽtĂ©. Elles ouvrent d'autres maniĂšres de se montrer, d’autres maniĂšres d’ĂȘtre vues.

C’est depuis cet endroit que j’écris.

Ce qui m’intĂ©resse n’est pas seulement la prĂ©sence des femmes sur Internet, mais la maniĂšre dont cette prĂ©sence se fabrique. Elle passe rarement par une exposition directe.Elle se construit Ă  travers des dĂ©tours : des pseudonymes, des avatars, des figures, des personnages.

Ce qui m’intĂ©resse n’est pas seulement la prĂ©sence des femmes sur Internet, mais la maniĂšre dont cette prĂ©sence se fabrique. Elle passe rarement par une exposition directe. Elle se construit Ă  travers des dĂ©tours : des pseudonymes, des avatars, des figures, des personnages.

Cette maniĂšre de passer par un dĂ©tour existe bien avant Internet. Dans la littĂ©rature, des femmes ont notamment eu recours Ă  des pseudonymes pour publier et faire exister leur parole dans des espaces oĂč leur nom pouvait constituer un obstacle. Le pseudonyme permet alors de dĂ©placer l’identitĂ© de celle qui Ă©crit, tout en laissant entrer ses mots dans un espace public.

Sur Internet, on ne se montre pas toujours « soi ».

On écrit un rÎle.

On teste une présence.

On fabrique une image de soi qui reste instable, partielle, rejouable.

Cette construction concerne aussi la maniĂšre dont on fabrique sa fĂ©minitĂ©. Dans Devenir chienne, Itziar Ziga parle d’une fĂ©minitĂ© construite Ă  partir de clichĂ©s, de signes et d’élĂ©ments qui peuvent ĂȘtre exagĂ©rĂ©s, dĂ©tournĂ©s ou rĂ©appropriĂ©s. Le maquillage, les vĂȘtements, la sexualisation ou les diffĂ©rents attributs associĂ©s Ă  la fĂ©minitĂ© deviennent alors des Ă©lĂ©ments avec lesquels on peut composer. La fĂ©minitĂ© peut ĂȘtre une maniĂšre de se construire, de se rendre visible, mais aussi de jouer avec les attentes qui lui sont associĂ©es.

Dans ces maniÚres de partager des fragments de vie, des pensées, des images, sans nécessairement construire un récit linéaire. Dans ces identités qui apparaissent et disparaissent, qui se transforment selon les contextes.

Des personnages.

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Ces personnages circulent dans des espaces souvent considĂ©rĂ©s comme secondaires : blogs, forums, Skyblog, MySpace, Instagram. Ils s’inscrivent dans diffĂ©rentes temporalitĂ©s d’Internet. Les blogs et forums permettaient le dĂ©ploiement d’écritures longues, personnelles, souvent liĂ©es Ă  des formes de mise en scĂšne de soi.

Aujourd’hui, ces espaces ont en grande partie disparu ou se sont transformĂ©s, laissant place Ă  d’autres formats. Instagram apparaĂźt plus tard : s’il prolonge au dĂ©part certaines de ces pratiques, les publications s’y inscrivent dĂ©sormais dans des flux continus, rĂ©gis par d’autres logiques de visibilitĂ©, de rythme et d’attention.

L'amateurisme est une condition de départ.

Les formes qui y apparaissent sont souvent bricolĂ©es : images compressĂ©es, textes approximatifs, compositions instables. Elles empruntent Ă  des codes existants comme les selfies, citations, visuels « inspirationnels », formats de mĂšmes


En tant que designer graphique, je suis formĂ©e Ă  produire des images lisibles, construites, maĂźtrisĂ©es. À organiser, hiĂ©rarchiser, corriger. Et pourtant, ce sont souvent ces formes imparfaites qui me retiennent. Celles qui dĂ©bordent, qui rĂ©sistent Ă  l’optimisation, qui rejouent des codes sans les stabiliser.

Je ne cherche pas Ă  corriger ces images.

Je m’y attache.

Je les rejoue.

Les formes amateures telles que les des images en basse rĂ©solution, des publications sur les rĂ©seaux sociaux, des dĂ©coupages maladroits m’intĂ©ressent. Mon rĂŽle d’édition en tant que graphiste est d’extraire et de choisir les Ă©lĂ©ments, dĂ©cider de leur rencontre, construire des relations entre eux et produire du sens Ă  partir de contenus qui existaient dĂ©jĂ . Cette dĂ©marche rejoint certaines pratiques d’appropriation littĂ©raire, comme celles de Kathy Acker et de Kenneth Goldsmith, qui prĂ©lĂšvent des textes existants pour les réécrire, les assembler ou les rĂ©organiser.

Les images familiĂšres, issues de la culture populaire ou de l’imaginaire collectif m’intĂ©ressent. Elles convoquent une mĂ©moire commune, une certaine nostalgie ou des Ă©motions liĂ©es Ă  nos expĂ©riences en ligne. Le projet [RIGHT IN] THE FEELS, consacrĂ© Ă  l’expression des Ă©motions Ă  l’ùre numĂ©rique, interroge justement la maniĂšre dont Internet transforme nos affects et les formes par lesquelles nous les partageons.Âč Ces images et ces formes me permettent de jouer avec des rĂ©fĂ©rences communes, parfois avec sarcasme, mais aussi de dĂ©placer leur sens pour faire Ă©merger un propos politique. Le dĂ©faut devient un choix graphique : conserver une image maladroite, une typographie par dĂ©faut ou une qualitĂ© d’image dĂ©gradĂ©e peut ĂȘtre une maniĂšre de prĂ©server quelque chose de sa spontanĂ©itĂ© et de produire une forme de sincĂ©ritĂ©.

Mon regard sur ces images vient aussi de ma formation. Je les regarde depuis une culture du design qui m’a appris Ă  organiser, hiĂ©rarchiser, corriger et rendre lisible. Leur reprise implique donc une forme de dĂ©placement de cette autoritĂ© : qui dĂ©cide qu’une image est rĂ©ussie, lisible ou suffisamment maĂźtrisĂ©e pour ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme une bonne image ? Qu’est-ce qui arrive lorsque le designer choisit de ne pas corriger ?

Dans un espace dĂ©jĂ  structurĂ© par des normes visuelles qui sont souvent hĂ©ritĂ©es du male gaze, ce dĂ©placement n’est pas neutre. Il ne s’agit pas nĂ©cessairement de s’opposer frontalement, mais de produire des images qui ne rĂ©pondent pas complĂštement aux attentes. Des images qui glissent, qui rĂ©sistent lĂ©gĂšrement, qui dĂ©placent le regard.

L’expression en ligne qui circulent Ă  travers des posts, des mĂšmes, des blogs, des fanfictions invoquent souvent l’intime. Des fragments d’expĂ©riences, des Ă©tats Ă©motionnels, des rĂ©flexions situĂ©es. Beaucoup sont produits par des femmes et des personnes queer, Ă  partir de leurs vĂ©cus.

Ces rĂ©cits ne passent pas nĂ©cessairement par des formes de revendication explicite. Ils s’écrivent Ă  partir du quotidien, du banal, de l’émotionnel. C’est peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment lĂ  que se situe leur portĂ©e politique : dans leur capacitĂ© Ă  rendre visibles des expĂ©riences partagĂ©es, Ă  faire apparaĂźtre des structures communes Ă  partir de vĂ©cus singuliers.

Ce déplacement ne se fait pas en dehors des images. Il passe par elles. Par leurs défauts, leurs répétitions, leurs codes rejoués.

Mais cet espace reste traversé par des tensions.

Internet permet de produire et de partager, mais il organise aussi la visibilitĂ©, mesure l’attention, normalise certaines formes. L’amateur lui-mĂȘme peut devenir une esthĂ©tique attendue, reproductible.

Je reste dans cette ambivalence.

J’aime ces images imparfaites, ces rĂ©cits fragmentaires, ces personnages instables. Je m’en mĂ©fie aussi, lorsqu’ils deviennent des formes figĂ©es, rĂ©cupĂ©rĂ©es, intĂ©grĂ©es Ă  de nouveaux standards.

Dans la continuitĂ© de ces observations, ce mĂ©moire s’intĂ©resse Ă  la maniĂšre dont la crĂ©ation d’un alter ego permet de porter des rĂ©cits sur Internet. Cet espace est dĂ©jĂ  structurĂ© par des normes visuelles et des formes de regard hĂ©ritĂ©es du male gaze.

Construire une présence en ligne ne consiste pas toujours à se montrer directement. Cela passe aussi par des figures, des identités mises en scÚne et des formes de présentation de soi.

Dans la partie The Obligation to Self-Design de Going Public, Boris Groys souligne que la maniĂšre dont nous nous prĂ©sentons devient une responsabilitĂ©. Notre apparence participe Ă  la façon dont nous sommes perçus par les autres. En ligne, cette prĂ©sentation prend une dimension particuliĂšre, puisque les images et les rĂ©cits que nous publions sont rendus visibles, interprĂ©tĂ©s et jugĂ©s par celles et ceux qui les regardent. La prĂ©sence se construit ainsi dans une relation entre ce que l’on choisit de montrer et les significations que les autres attribuent Ă  ce qui est montrĂ©. Il s’agit alors d’observer comment des personnages permettent de produire et de partager des rĂ©cits intimes, mais aussi comment ces rĂ©cits sont reçus et circulent. Ces pratiques apparaissent notamment dans des espaces investis par des femmes et des personnes queer, oĂč des expĂ©riences personnelles peuvent entrer en rĂ©sonance, se rĂ©pondre et faire apparaĂźtre des expĂ©riences communes.

Les pratiques d’Amalia Ulman et de Sotce permettent d’approcher plus prĂ©cisĂ©ment ces formes. Elles rendent visibles diffĂ©rentes maniĂšres de construire un personnage en ligne. Certaines relĂšvent de la fiction autobiographique. D’autres reposent sur une mise en scĂšne de la sincĂ©ritĂ©, ou sur des formes plus diffuses d’auto-reprĂ©sentation, dans lesquelles la personne, le personnage et l’esthĂ©tique finissent par se confondre.

La sincĂ©ritĂ© devient alors une question centrale. En ligne, elle peut passer par une mise en scĂšne : choisir une image, construire un rĂ©cit, sĂ©lectionner ce qui sera montrĂ©, rejouer certains signes de soi. Une image peut ĂȘtre fabriquĂ©e et pourtant produire une sensation de proximitĂ© ou d’authenticitĂ©. Il s’agit donc moins de dĂ©terminer si une prĂ©sence est sincĂšre ou fabriquĂ©e que d’observer comment cette sincĂ©ritĂ© se construit et ce qu’elle produit dans la relation avec celles et ceux qui la regardent.

Ces pratiques ne restent pas confinĂ©es Ă  des espaces marginaux. Les formes qu’elles produisent circulent plus largement. Elles peuvent ĂȘtre reprises, rejouĂ©es, ou intĂ©grĂ©es dans des contextes plus institutionnels. Il existe ainsi une porositĂ© entre les formes de performance artistique, les pratiques personnelles et leur rĂ©cupĂ©ration mercantile. Plateformes et marques peuvent s’approprier certains de ces codes, notamment ceux de l’authenticitĂ©, de la proximitĂ© et de l’intimitĂ©. Ce dĂ©placement transforme la maniĂšre dont ces images sont perçues. Il modifie aussi leurs conditions de production.

Cette question s’inscrit aussi dans une histoire de la chambre comme espace de crĂ©ation et de prĂ©sence. De la chambre Ă  soi pensĂ©e par Virginia Woolf Ă  la Bedroom Culture des annĂ©es 1990, la chambre devient progressivement un espace depuis lequel on peut produire, communiquer et diffuser des images. Avec Internet, les frontiĂšres entre espace privĂ© et espace public deviennent plus poreuses : ce qui se passe dans la chambre peut dĂ©sormais devenir une prĂ©sence visible ailleurs.

Mes mots s’inscrivent dans une rĂ©flexion situĂ©e, liĂ©e Ă  ma pratique de designer graphique mais aussi de girl online. L’utilisation d’un alter ego comme outil de prĂ©sence sur Internet, peut aussi changer les propos des images qui circulent entre pratiques personnelles, artistiques, institutionnelles et commerciales.