Whispering Pines occupait dĂ©jĂ une place importante dans mes questionnements. Depuis 2002, Shana Moulton dĂ©veloppe Whispering Pines, une sĂ©rie vidĂ©o centrĂ©e sur Cynthia, son alter ego, quâelle interprĂšte elle-mĂȘme. Ăpisode aprĂšs Ă©pisode, on suit Cynthia dans son quotidien, ses inquiĂ©tudes, ses obsessions et ses tentatives pour aller mieux. Sa maison devient peu Ă peu un espace oĂč le quotidien et le fantastique se mĂ©langent.
Cette Ćuvre capte mon attention depuis quelques annĂ©es, sans que les raisons de cet intĂ©rĂȘt ne soient encore clairement identifiĂ©es. Son univers, peuplĂ© de dauphins en porcelaine, dâobjets dĂ©coratifs, de couleurs pastel et de rituels de bien-ĂȘtre, faisait Ă©cho Ă des prĂ©occupations dĂ©jĂ prĂ©sentes dans ma pratique. Une attirance pour les objets kitsch, les formes populaires, les images jugĂ©es de mauvais goĂ»t ou trop sentimentales, qui permettent souvent de dĂ©placer un regard ou dâaborder autrement des sujets plus profonds.
Au travers dâune intuition, le personnage principal de la sĂ©rie Whispering Pines, Cynthia, mâa semblĂ© ĂȘtre une bonne piste pour cette recherche. Cynthia est plongĂ©e dans un dĂ©cor domestique rempli dâobjets dĂ©coratifs, de rĂ©fĂ©rences au bien-ĂȘtre et dâĂ©lĂ©ments Ă©tranges qui semblent tout droit sortir de son imaginaire. Les objets qui lâentourent, la maniĂšre dont elle met en scĂšne son quotidien et tente de rĂ©parer un mal-ĂȘtre Ă travers des pratiques de consommation ou de dĂ©veloppement personnel semblaient dĂ©jĂ porter quelque chose dâessentiel.
Puis mes questionnements se sont progressivement dĂ©placĂ©s vers la prĂ©sence fĂ©minine sur Internet et la crĂ©ation dâun alter ego. Ce nâest quâau cours de cette Ă©volution que le rapprochement sâest imposĂ©.
Cynthia, tu nâes pas un personnage de fiction mais un alter ego.
Moulton explique elle-mĂȘme que Cynthia Ă©volue avec ses propres Ă©tats dâesprit. Elle la dĂ©crit comme une sĂ©rie de « states of mind », plutĂŽt que comme un personnage complĂštement dĂ©fini. Elle utilise cette figure pour partir de ce quâelle connaĂźt le mieux : elle-mĂȘme. Cynthia lui permet alors de mettre Ă distance certaines expĂ©riences tout en continuant Ă les traverser. Dans un entretien publiĂ© par sa galerie CrĂšvecoeur en 2012, elle explique que Cynthia est nĂ©e de ses propres rĂ©flexions sur le corps, lâanxiĂ©tĂ©, la douleur et ce quâelle fait lorsquâelle se retrouve seule chez elle. Elle prĂ©cise Ă©galement que le personnage nâa pas de biographie vĂ©ritablement dĂ©finie et quâil constitue une combinaison dâelle-mĂȘme et de membres de sa famille.
Elle construit sa prĂ©sence Ă travers des objets, des rituels, une esthĂ©tique et un rĂ©cit qui prolongent la pratique de lâartiste autant quâils la mettent Ă distance.
Cynthia permet aussi de dĂ©placer la question de lâintime vers celle du travail. DerriĂšre ce personnage, il y a une artiste qui Ă©crit, interprĂšte, filme et construit un univers qui se dĂ©veloppe depuis plus de vingt ans. Whispering Pines nâest donc pas seulement une succession dâapparitions de Cynthia : câest une Ćuvre dâauteur, produite, exposĂ©e et diffusĂ©e dans diffĂ©rents contextes artistiques. Le personnage devient ainsi une forme de travail, une figure que Moulton peut faire Ă©voluer dâun Ă©pisode Ă lâautre et qui sâinscrit dans la durĂ©e de sa pratique.
Cette dimension Ă©conomique mâintĂ©resse parce quâelle rapproche la performance de soi dâune question trĂšs concrĂšte : que se passe-t-il lorsque ce qui relĂšve de lâintime devient aussi une matiĂšre de travail ? Cynthia est inspirĂ©e de Moulton, de ses Ă©tats dâesprit et de ses expĂ©riences, mais ces Ă©lĂ©ments sont transformĂ©s en images, en performances et en Ćuvres. Le vĂ©cu personnel devient alors une matiĂšre artistique qui peut circuler, ĂȘtre exposĂ©e et trouver une valeur dans le monde de lâart.
La place de Whispering Pines apparaĂźt alors autrement. Lâoeuvre ne constitue pas un dĂ©tour ou une rĂ©fĂ©rence pĂ©riphĂ©rique, mais un point de convergence oĂč se rencontrent plusieurs notions Ă dĂ©velopper :
la fabrication dâun personnage,
la performance de soi,
le récit intime,
le consumérisme affectif,
le kitsch.
Lâalter ego transforme ici une expĂ©rience singuliĂšre en une rĂ©flexion plus collective.
Loin dâadopter une posture de simple satire, lâartiste construit un personnage profondĂ©ment ambivalent. Cynthia apparaĂźt Ă la fois attachante et maladroite, consciente et naĂŻve, enfermĂ©e dans des logiques consumĂ©ristes tout en cherchant sincĂšrement Ă apaiser son mal-ĂȘtre.
Cette ambivalence se construit aussi par la mise en scĂšne. Dans lâĂ©pisode 3, les premiĂšres secondes ne montrent pas Cynthia, mais une paire de dauphins en porcelaine aux reflets irisĂ©s, devant lesquels apparaĂźt progressivement le titre. Une musique douce, proche des effets sonores des dessins animĂ©s, accompagne cette apparition. Les objets occupent ainsi le premier plan avant mĂȘme que le personnage ne soit rĂ©vĂ©lĂ©. Lorsque le cadre sâĂ©largit, Cynthia apparaĂźt dans un intĂ©rieur saturĂ© dâobjets.
Une composition frontale, une lumiĂšre directe et des ombres marquĂ©es sur un mur rose mettent en Ă©vidence les formes et les matiĂšres du dĂ©cor. Ces paramĂštres donnent une apparence théùtrale et artificielle Ă l'Ćuvre. La faible dĂ©finition de lâimage, rappelle lâesthĂ©tique de la vidĂ©o amateur.
Les objets qui lâentourent, comme des bibelots,
des attrape-rĂȘves,
des cristaux,
des dauphins en porcelaine,
des accessoires thérapeutiques,
Ces objets participent Ă la construction de son univers visuel et renvoient notamment Ă un imaginaire New Age, dans lequel la spiritualitĂ© et les pratiques de dĂ©veloppement personnel sont associĂ©es Ă une recherche dâĂ©panouissement et dâauthenticitĂ©.
Dans Yoga, nouvel esprit du capitalisme, Zineb Fahsi revient sur les aspirations Ă lâĂ©mancipation individuelle qui traversent la contre-culture des annĂ©es 1960, ainsi que sur le dĂ©veloppement de pratiques visant Ă explorer et Ă libĂ©rer un soi considĂ©rĂ© comme authentique.Âč Dans un autre chapitre, elle sâappuie sur les travaux de Fred Turner pour montrer comment certaines aspirations de la contre-culture ont pu ĂȘtre rĂ©investies dans la cyberculture, puis intĂ©grĂ©es Ă de nouveaux systĂšmes Ă©conomiques et technologiques.ÂČ Ces rĂ©flexions permettent dâinterroger les contradictions dâun imaginaire du bien-ĂȘtre qui associe la recherche dâĂ©panouissement personnel Ă des objets, des pratiques et des expĂ©riences accessibles par la consommation.
Lâalter ego ne se construit pas uniquement Ă travers un rĂ©cit ou une apparence physique. Il prend Ă©galement forme dans son environnement, Ă travers les Ă©lĂ©ments visuels et sonores qui lâaccompagnent. Les costumes, les objets, les couleurs, les bruitages, les effets spĂ©ciaux, la musique ou encore le montage composent un univers cohĂ©rent dans lequel Cynthia semble entiĂšrement immergĂ©e. Câest aussi ce qui me fait penser Ă une Ćuvre totale.
Tout semble appartenir au mĂȘme monde.
Lorsque le cadre sâĂ©largit, Cynthia est installĂ©e dans un intĂ©rieur saturĂ© dâobjets : une chaise en osier aux rebords roses, lâĂ©tagĂšre Ă bibelots, une boule Ă Ă©lectricitĂ© statique dĂ©corĂ©e de loups, plusieurs formes turquoise en diamant ou encore un panneau portant lâinscription « Towels ». Ce dernier, habituellement associĂ© Ă un espace comme la salle de bain, est ici accrochĂ© dans le salon. Son emplacement dĂ©calĂ© attire lâattention sur la composition de cet intĂ©rieur. Les objets semblent choisis et disposĂ©s pour leur prĂ©sence visuelle, sans que leur fonction ou leur place habituelle ne paraisse dĂ©terminante.
Le panneau « Towels » peut Ă©galement ĂȘtre lu comme le signe dâun rapport aux objets qui dĂ©passe leur usage. Son appropriation, dans un espace auquel il ne semble pas destinĂ©, suggĂšre que leur valeur tient aussi Ă ce quâils reprĂ©sentent pour Cynthia ou Ă la place quâils prennent dans son environnement. Lâaccumulation fait alors apparaĂźtre une tension entre lâattachement intime aux objets et leur dimension marchande. Cette lecture rejoint les rĂ©flexions de Fahsi sur la maniĂšre dont la recherche dâĂ©panouissement personnel peut ĂȘtre intĂ©grĂ©e Ă des logiques Ă©conomiques.
Shana Multon dĂ©nonce aussi notre systĂšme capitaliste, qui nous crĂ©e des besoins. OĂč le sentiment de satisfaction vient par l'acquisition et lâaccumulation. Lâartiste le dĂ©nonce mais avoue tout de mĂȘme en ĂȘtre victime au travers de son alter ego Cynthia.
Cette continuitĂ© se retrouve lorsque Cynthia quitte sa chambre pour entrer dans une forĂȘt peuplĂ©e de diamants et de signes mystĂ©rieux. Les formes de diamant, dĂ©jĂ prĂ©sentes sur le mur de son intĂ©rieur, rĂ©apparaissent devant la vĂ©gĂ©tation. Le changement de dĂ©cor ne rompt donc pas avec lâunivers visuel Ă©tabli au dĂ©but de lâĂ©pisode. Les mĂȘmes motifs et objets circulent et la suivent dâun espace Ă lâautre.
Leur incrustation visible sur lâimage filmĂ©e conserve un aspect artificiel, laissant percevoir le dĂ©calage entre les formes graphiques et le paysage. Les effets spĂ©ciaux prolongent ainsi les codes visuels du dĂ©cor domestique jusque dans lâespace onirique.
Dear diary, aujourdâhui jâaurais aimĂ© discuter de tout cela avec elle.
Dans lâĂ©pisode 3, Cynthia ouvre son journal et commence Ă Ă©crire : « Dear Diary⊠». La voix que le spectateur entend nâest pas celle dâun dialogue mais celle de sa pensĂ©e. Elle raconte la disparition de son chat, sâinterrompt, observe autour dâelle, puis dĂ©cide de parler dâun panneau dĂ©coratif quâelle vient dâacheter. Elle en apprĂ©cie la texture mais avoue ne pas comprendre ce qui y est inscrit.
LâĂ©vĂ©nement est dĂ©risoire, presque insignifiant.
Pourtant, il devient matiÚre à récit.
Cette maniĂšre dâĂ©crire est rĂ©vĂ©latrice. Cynthia ne documente pas seulement sa journĂ©e ; elle cherche continuellement Ă lui donner une forme narrative. Son regard transforme les objets du quotidien en signes, les coĂŻncidences en prĂ©sages, les dĂ©tails en expĂ©riences sensibles.
Chez Shana Moulton, cette mise en rĂ©cit dĂ©borde rapidement sur le fantastique. Les pensĂ©es de Cynthia contaminent le monde qui lâentoure. Le rĂȘve surgit sans rupture, les objets semblent dotĂ©s dâune vie propre, les symboles envahissent lâespace domestique.
The world becomes an extension of the emotional state.
LâintĂ©rioritĂ© du personnage cesse alors dâĂȘtre invisible. Elle se matĂ©rialise dans les images elles-mĂȘmes.
Relax & breathe deeply
Cynthia sâattache au matĂ©riel et lui attribue un pouvoir particulier. Les objets peuvent la transformer, la protĂ©ger, la guider ou simplement lui donner lâimpression de combler quelque chose.
Cette croyance ne relĂšve pourtant jamais du merveilleux au sens traditionnel. Elle sâinscrit dans un imaginaire profondĂ©ment contemporain, nourri par les discours du dĂ©veloppement personnel, les pratiques new age et une industrie du bien-ĂȘtre qui promet lâĂ©panouissement Ă travers des objets, des rituels ou des expĂ©riences de consommation.
Dans Le bien-ĂȘtre par la poĂ©sie, David Christoffel et MaĂ«l Guesdon parlent dâun « dĂ©veloppement personnel Ă©largi Ă lâabsurde » et dâun psychisme qui chercherait continuellement Ă prolonger son optimisation. Ils dĂ©crivent aussi ce paradoxe dâun soi qui doit sans cesse se transformer pour finalement espĂ©rer se retrouver lui-mĂȘme.
Cynthia est exactement dans cette boucle.
Elle cherche Ă aller mieux. Elle cherche le bon objet, le bon rituel, la bonne pratique. Elle tente de rĂ©parer quelque chose en elle en agissant constamment sur ce qui lâentoure.
Et câest peut-ĂȘtre lĂ que le personnage devient particuliĂšrement touchant.
Tout nâest pas seulement absurde. Cynthia y croit.