đŸȘ·
e-story par adlixies
🧘DNSEP 2027 manifesting🧘
14.09.26
đŸȘ·
CERNER SO CUTE đŸȘ· −
gif décoratif
MÉDIA×
VIDÉO
MOTS CLÉS ×
personaprésenceregard intimitéamateuralter ego selfieInternet
CHAPITRE 3

Sur Instagram, je dĂ©couvre le profil de Sotce. Beaucoup d’images fixes, des carrousels et quelques vidĂ©os.

Rien de spectaculaire.

Un flux d’images fixes, des textes courts, une esthĂ©tique douce, presque neutre. Des posts qui se fondent dans la saturation visuelle des rĂ©seaux sociaux mais avec un petit twist, un geste.

DerriĂšre ce pseudo, une jeune femme : Amelia, sur laquelle on trouve peu d’informations directes. Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cuteÂč, circule comme un premier indice, sans ĂȘtre expliquĂ©. Il Ă©voque quelque chose de simple, presque familier, sans que l’on sache exactement oĂč le situer.

Le compte donne finalement peu d’élĂ©ments biographiques. Elle devient perceptible surtout Ă  travers ses publications : une maniĂšre d’écrire, de formuler, de rĂ©pĂ©ter certains motifs.

Une prĂ©sence se dessine progressivement, sans que l’on sache exactement ce qui la motive. S’agit-il d’une performance construite, d’un travail artistique, ou simplement d’une maniĂšre de partager des fragments de son quotidien ? Difficile de dĂ©terminer ce qui relĂšve d’une intention prĂ©cise, d’une expĂ©rimentation ou d’une pratique plus spontanĂ©e.

Cette incertitude amĂšne Ă  interroger la maniĂšre dont une prĂ©sence se construit sur les rĂ©seaux sociaux. Geert Lovink s’intĂ©resse aux pratiques d'auto reprĂ©sentation en ligne et aux relations que les individus entretiennent avec les dispositifs numĂ©riques et le regard des autres. Se montrer implique aussi de choisir ce que l’on donne Ă  voir, de construire une image de soi et de l’ajuster au fil des interactions. Cette construction peut laisser apparaĂźtre des hĂ©sitations et des contradictions, sans que l’on puisse toujours distinguer ce qui relĂšve d’une expression spontanĂ©e ou d’une mise en scĂšne. Cette question me semble particuliĂšrement intĂ©ressante dans le cas de Sotce, dont les publications donnent progressivement forme Ă  une prĂ©sence sans en expliciter les intentions.

Ses publications prennent gĂ©nĂ©ralement la forme d’images fixes, souvent photographiques, sur lesquelles viennent se superposer des fragments de texte. Les compositions restent simples : une image en fond, un texte centrĂ© ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©, parfois quelques formes ou Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s. Les couleurs sont peu contrastĂ©es, souvent douces, presque effacĂ©es.

La typographie est souvent proche de l’Helvetica, utilisĂ©e de maniĂšre directe, sans effet particulier. Ce choix revient rĂ©guliĂšrement, comme une Ă©vidence.

Pour Zora, elle a répondu à la question : « what would your tombstone say? »

Elle rĂ©pond : « graveyards are kind of antiquated, I guess I’d make it Helvetica »ÂČ.

Elle nous donne une rĂ©ponse Ă  la fois ironique et assez rĂ©vĂ©latrice. Elle laisse transparaĂźtre un attachement Ă  cette typographie que l’on pourrait qualifier de neutre, mais dont la neutralitĂ© mĂ©rite justement d’ĂȘtre interrogĂ©e. Helvetica est devenue familiĂšre au point de donner l’impression d’une absence de choix : elle incarne une forme de standard graphique, immĂ©diatement reconnaissable et lisible. Chez Sotce, elle devient pourtant un Ă©lĂ©ment rĂ©current de son langage visuel, presque une prĂ©fĂ©rence personnelle. Ce qui semble relever d’un choix par dĂ©faut devient ainsi une forme de citation : Sotce reprend un code graphique familier et le fait revenir dans ses publications, jusqu’à ce qu’il participe Ă  l’identification de son univers.

Cette typographie participe ainsi Ă  la construction du personnage. Elle ne sert pas seulement Ă  transmettre les phrases qu’elle Ă©crit : elle devient l’un des signes permettant de reconnaĂźtre sa prĂ©sence.

???

Ces images peuvent rappeler les formats du mĂšme, dans leur maniĂšre d’associer texte et image pour produire un effet rapide et accessible. Mais ici, le rythme est diffĂ©rent. Le texte ne cherche pas Ă  ĂȘtre immĂ©diatement percutant ou humoristique : il s’accorde Ă  une ambiance, Ă  une tonalitĂ©. Les couleurs, les images choisies, les mots employĂ©s semblent se rĂ©pondre et produire une forme d’unitĂ© sensible. Sotce reprend ainsi des formes familiĂšres de la communication en ligne, mais les dĂ©tourne lĂ©gĂšrement de leur fonction habituelle. Leur simplicitĂ© apparente participe Ă  une esthĂ©tique qui emprunte aux usages ordinaires d’Internet tout en construisant une identitĂ© visuelle singuliĂšre.

C’est Sotce qui nous parle.

Elle adopte parfois un ton neutre et impersonnel. Parfois, elle parle de dĂ©veloppement personnel. Parfois, elle partage ses Ă©motions. Ces registres peuvent sembler Ă©loignĂ©s, mais ils se retrouvent dans une mĂȘme maniĂšre de composer sa prĂ©sence.

Dans certaines publications, des Ă©lĂ©ments viennent perturber lĂ©gĂšrement cette simplicitĂ© : un logo, une image ajoutĂ©e, un motif qui s’insĂšre entre les lettres, une composition qui dĂ©borde. Ces dĂ©tails restent discrets, mais dessinent progressivement une mĂ©thode. L’ensemble peut donner l’impression d’une image faite rapidement, sans hiĂ©rarchie apparente, tout en laissant apparaĂźtre une attention portĂ©e Ă  l’équilibre entre les Ă©lĂ©ments.

Cette apparente simplicité me semble importante. Elle donne aux publications une impression de spontanéité et de familiarité, alors que la répétition de ces choix fait apparaßtre une véritable écriture visuelle.

Un premier exemple, la premiĂšre image du carrousel du 15 juillet 2025, permet de saisir plus concrĂštement cette maniĂšre de produire des images.

La publication s’organise en plusieurs Ă©lĂ©ments superposĂ©s.

La photographie montre son reflet dans un miroir, prise avec un iPhone, probablement avec la camĂ©ra arriĂšre. Il s’agit d’un type d’image extrĂȘmement courant sur Internet : une prise directe, sans mise en scĂšne apparente, que l’on retrouve dans de nombreuses formes d’auto-reprĂ©sentation.

???

Ici, Sotce se tient face au miroir, dans une posture assurée.

Elle porte un soutien-gorge vert fluo, qui contraste fortement avec le reste de l’image, plus sombre. Le regard est immĂ©diatement attirĂ© par cette couleur, mais aussi par des traces visibles sur le miroir, qui ne sont pas effacĂ©es. L’image ne cherche pas Ă  ĂȘtre clean ou optimisĂ©e. Elle conserve des marques et des imperfections qui participent Ă  son aspect brut.

Le son I Know de Travis Scott qui tourne en boucle sur le post est là pour nous assurer que she’s feeling herself.

Mais dans sa bio : « why do I do this ».

Un deuxiÚme élément vient se superposer à cette image : le texte.

La phrase est courte, formulée de maniÚre simple, presque neutre :

« Sometimes when you didn’t post for awhile, then you feel kind of nervous to ».

Elle raconte une situation prĂ©cise, mais suffisamment commune pour que d’autres puissent s’y reconnaĂźtre. Ce sont ses Ă©motions, pourtant la formulation reste presque impersonnelle, comme si elle pouvait ĂȘtre reprise par n’importe qui. La typographie participe Ă  cette ambiguĂŻtĂ©. Le « S » est traitĂ© diffĂ©remment, dĂ©corĂ©, tandis que le reste du texte est composĂ© en Helvetica. Ce contraste entre une lettre singuliĂšre et une typographie standardisĂ©e fait coexister deux formes d’expression : l’affirmation d’une voix personnelle et un langage visuel familier, presque anonyme.

Helvetica, encore.

Cette variation introduit une lĂ©gĂšre rupture dans la lecture, comme si le texte lui-mĂȘme Ă©tait composĂ© Ă  partir de registres diffĂ©rents.

Ce qui m’intĂ©resse ici, c’est que Sotce semble abandonner un peu sa performance en cours de route. La photographie construit une prĂ©sence assurĂ©e, le morceau de Travis Scott la renforce, puis le texte introduit un doute trĂšs simple : revenir publier peut devenir un moment de nervositĂ©. Il est difficile de savoir si elle croit vraiment Ă  toutes ces tentatives de construction de soi, ou si elle joue prĂ©cisĂ©ment avec cette difficultĂ©.

???

La publication met ainsi en présence deux mouvements : se montrer et se demander pourquoi on se montre.

Cette tension rejoint la maniĂšre dont Geert LovinkÂł envisage l’image de soi sur les rĂ©seaux sociaux : le sujet qui se photographie devient aussi celui qui pose, expĂ©rimente et nĂ©gocie avec le regard des autres. L’image construite peut produire une impression d’authenticitĂ© sans que sa construction disparaisse pour autant.

Le problĂšme n’est alors plus de savoir si l’émotion exprimĂ©e est « vraie ». Ce qui devient intĂ©ressant, c’est la maniĂšre dont elle est rendue visible.

Un troisiĂšme Ă©lĂ©ment apparaĂźt sous la forme d’un dessin : la silhouette d’un homme, identifiable comme une figure de businessman. Cette image ajoutĂ©e Ă  la composition introduit un autre registre visuel, plus symbolique, presque gĂ©nĂ©rique.

Cette image. Celle d’un businessman qui boit un cafĂ©.

Est-ce que Sotce fait rĂ©fĂ©rence Ă  elle-mĂȘme parce qu’elle revient sur les rĂ©seaux ?

Elle revient au travail ?

L’image ne s’intùgre pas complùtement à la photographie, mais elle vient s’y superposer, comme une annotation.

L’ensemble image, texte et dessin relĂšve du collage. Les Ă©lĂ©ments ne se fondent pas dans une composition unifiĂ©e : ils coexistent. Cette superposition produit une image composite oĂč plusieurs niveaux de lecture se croisent.

La photographie renvoie Ă  des pratiques d’auto-reprĂ©sentation trĂšs rĂ©pandues sur Internet. Le texte, par sa formulation simple et presque neutre, Ă©voque ces discours qui se veulent universels, que l’on retrouve beaucoup dans les milieux dits « de l’influence ». Le dessin, quant Ă  lui, introduit une dimension plus abstraite, presque caricaturale.

PlutĂŽt que de proposer un message clairement dĂ©fini, l’image semble rejouer ces diffĂ©rents codes en les additionnant, sans les stabiliser complĂštement.

Le collage devient alors une maniĂšre de construire le personnage lui-mĂȘme. Sotce apparaĂźt Ă  travers plusieurs signes qui ne racontent pas tous la mĂȘme chose : une photographie corporelle, une phrase personnelle, une rĂ©fĂ©rence musicale, une typographie, un dessin gĂ©nĂ©rique. Aucun de ces Ă©lĂ©ments ne suffit Ă  dĂ©finir le personnage. C’est leur rĂ©pĂ©tition et leur association qui permettent progressivement de reconnaĂźtre une maniĂšre d’ĂȘtre en ligne.

???

Cette logique rejoint une idĂ©e prĂ©sente dans EVERY TIME I AM AWAY FROM THE INTERNET I WONDER IF I AM LOVED : le moodboard peut fonctionner comme un « stream of consciousness »⁎, une constellation d’images et de signes permettant de chercher qui l’on est. Collectionner, reprendre et assembler deviennent alors des gestes de construction de soi. La persona ne se donne pas entiĂšrement dans une image ; elle se compose par accumulation.

Un autre exemple de post permet de comprendre cette pratique dĂ©calĂ©e de composition de l’image.

Dans une publication postĂ©e le 5 juin 2024, on voit un autre carrousel. Une conversation commence entre Sotce et des personnages qu’elle a elle-mĂȘme créés.

Un lapin et un chien.

Un dialogue simple s’installe :

Sotce : 11:11 make a wish!

Bunny : who gaf

Flower : would you like to sleep with me

Bunny : I have to focus on my drawings

Puis une photo oĂč Bunny pense Ă  Sotce, et Sotce pense Ă  Bunny, alors qu’ils sont dans le mĂȘme espace.

Dans une autre image du post, Flower se questionne : « what if I’m not real bunny », et Bunny lui rĂ©pond : « what ? ».

Sotce reprend la parole dans le dernier slide :

« so let us meet again and again until we come to understand all the ways which you have been mine and i have been yours ».

Il est important de prendre ce post comme exemple parce que ces personnages font aussi partie de sa maniĂšre de construire son univers. Ils reviennent comme des motifs, des figures reconnaissables, des gestes qui appartiennent Ă  Sotce. Le carrousel est d’ailleurs prolongĂ© par la mention « FLOWER and THE BUNNY out now », associĂ©e au Sotce Shop. 🐰🌾

Ce carrousel renvoie Ă  un contexte extĂ©rieur, Ă  une histoire qu’elle nous raconte. Contrairement Ă  la photographie prĂ©cĂ©dente, le corps n’est plus nĂ©cessairement au centre.

Ce qui me semble apparaütre, c’est plutît une relation, une fiction ?

La phrase introduit un autre registre. Elle ne décrit pas directement ce qui est montré, mais propose une formulation plus ambiguë, presque étrange.

Est-ce qu’elle fait rĂ©fĂ©rence Ă  son personnage sur Internet, Ă  une histoire qu’elle a vĂ©cue ?

Ce lapin et ce chien peuvent ĂȘtre des dessins qui proviennent de son enfance comme de son imagination. Dans ce genre de post, elle nous offre un peu plus d’elle. Ça devient plus personnel, plus pĂ©nĂ©trable.

Mais cette impression de proximité passe encore par une fiction.

Le texte ne vient pas expliquer l’image : il fonctionne Ă  cĂŽtĂ©, produit une mise Ă  l’écart. La dissociation entre les deux ouvre une lecture oĂč image et phrase participent ensemble Ă  la construction d’une atmosphĂšre.

Cette maniĂšre de raconter rejoint les formes contemporaines de l’écriture de soi. Dans Girl Online, Joanna Walsh interroge les codes Ă  travers lesquels les femmes construisent leur prĂ©sence sur Internet, entre partage de l’intime et mise en scĂšne de soi.

Maggie Nelson, dans Les Argonautes, explore Ă©galement les possibilitĂ©s du rĂ©cit personnel, en faisant de son expĂ©rience intime le point de dĂ©part d’une rĂ©flexion plus large sur l’identitĂ© et les relations aux autres. Son Ă©criture fait ainsi circuler le rĂ©cit de soi entre expĂ©rience singuliĂšre et questionnement collectif.

???

Chez Sotce, les Ă©motions partagĂ©es peuvent elles aussi devenir un point de rencontre avec son public. La parole intime participe Ă  la construction d’un personnage, tout en laissant aux autres la possibilitĂ© de s’y reconnaĂźtre, d’y projeter leurs propres expĂ©riences et de s’y attacher.

La persona est donc aussi une écriture qui se sait publiée.

Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cute, donne un autre accĂšs Ă  cette construction. Il Ă©voque une culture du blog et du self-publishing online, dans laquelle chacun peut crĂ©er son propre espace de publication, choisir ce qu’il donne Ă  voir et dĂ©velopper un langage personnel Ă  travers les textes et les images. Le compte devient alors une forme de journal visuel, oĂč le pseudonyme agit comme une signature et oĂč les publications composent progressivement une prĂ©sence.

Dans Cute as Hell, Elsa Vettier montre que le cute est une catĂ©gorie esthĂ©tique ambiguĂ«. Cette rĂ©flexion peut ĂȘtre rapprochĂ©e de celle de Sianne Ngai dans Our Aesthetic Categories: Zany, Cute, Interesting, oĂč le cute est notamment associĂ© Ă  des sentiments contradictoires, entre tendresse et agressivitĂ©, mais aussi Ă  une relation de consommation. L’attractivitĂ© du cute repose ainsi sur une forme de vulnĂ©rabilitĂ© qui suscite l’affection tout en invitant Ă  une certaine prise de possession. AppliquĂ©e Ă  Sotce, cette ambivalence permet d’interroger la relation entre l’image qu’elle construit et le regard de son public.

Le pseudonyme, l’esthĂ©tique douce et les formes familiĂšres de ses publications participent Ă  rendre sa prĂ©sence accessible et attachante. Mais cette proximitĂ© peut aussi devenir une maniĂšre de capter et de retenir l’attention. La vulnĂ©rabilitĂ© apparaĂźt alors comme une position ambiguĂ« : elle rapproche le personnage de son public tout en participant Ă  la construction de son attractivitĂ©.

Chez Sotce, le cute fonctionne moins comme une simple apparence que comme une maniĂšre d’entrer dans son univers. Le lapin et le chien, les couleurs douces, les petits dessins, les emojis ou le nom lui-mĂȘme crĂ©ent une premiĂšre relation affective. Ils donnent envie de regarder, de comprendre, de rester.

Mais cette attractivitĂ© laisse rapidement apparaĂźtre autre chose : les doutes, les relations, les Ă©motions, les questions sur le fait de publier, le travail ou la maniĂšre d’habiter Internet.

Le cute devient alors une sorte de porte d’entrĂ©e.

Cette apparence accessible permet aussi de maintenir une part d’opacitĂ©. Vettier⁷ rapproche justement le cute de certaines pratiques oĂč l’identitĂ© et la reprĂ©sentation de soi peuvent rester indĂ©terminĂ©es derriĂšre des signes immĂ©diatement reconnaissables.

C’est ce qui me semble se jouer chez Sotce : plus son univers devient identifiable, moins cela signifie que la personne derriùre lui devient entiùrement connaissable.

La persona produit donc une forme particuliÚre de visibilité.

On reconnaĂźt Sotce.

On ne sait pas nécessairement qui elle est.

Ces formes ne circulent pas de maniĂšre isolĂ©e. Elles s’inscrivent dans un ensemble de dispositifs qui organisent leur diffusion, leur visibilitĂ© et leur continuitĂ©. Le compte Instagram se prolonge par un site internet et un podcast intitulĂ© The Sotce Method⁞, ainsi qu’une page Patreon proposant plusieurs types d’abonnement. Les contenus sont diffĂ©renciĂ©s entre activitĂ©s, audios et vidĂ©os.

À travers ces espaces, rĂ©cits, conseils et fragments de pensĂ©e prennent la forme d’une offre. L’accĂšs devient conditionnĂ©, structurĂ©, diffĂ©renciĂ©. L’intime ne disparaĂźt pas, mais circule dĂ©sormais dans un cadre qui en organise les modalitĂ©s.

Cette organisation rejoint ce que Morgane Billuard dĂ©crit dans Becoming the Productâč Ă  travers l’idĂ©e d’une economy of the self : produire du contenu implique aussi de produire une prĂ©sence reconnaissable. La persona devient une forme Ă  maintenir, Ă  dĂ©velopper et Ă  faire circuler.

Chez Sotce, cette dimension apparaĂźt sans ĂȘtre explicitement mise en avant. Elle ne rompt pas avec l’esthĂ©tique de ses publications. Le ton appelle toujours Ă  une proximitĂ©, Ă  quelque chose de presque confidentiel. Mais cette proximitĂ© peut dĂ©sormais ĂȘtre prolongĂ©e dans d’autres espaces, selon diffĂ©rentes modalitĂ©s d’accĂšs.

Je dirais que ce déplacement ne transforme pas radicalement la pratique.

Il en modifie les conditions.

La figure qui se construit en ligne, au travers d’une voix, d’images, d’une rĂ©gularitĂ© et de motifs rĂ©currents, devient progressivement identifiable, reconnaissable, et potentiellement monĂ©tisable.

???

Autour de cette prĂ©sence, une communautĂ© peut se former. Les publications deviennent des points de reconnaissance, des supports Ă  travers lesquels des expĂ©riences peuvent ĂȘtre partagĂ©es et reformulĂ©es. Cette communautĂ© peut se prolonger sur diffĂ©rents espaces : on lui demande des conseils sur Instagram, elle y rĂ©pond parfois dans le podcast.

Sotce, dis-moi comment faire preuve de patience.

Cette phrase change lĂ©gĂšrement la relation. Sotce n’est plus seulement quelqu’un que l’on regarde. Elle devient quelqu’un Ă  qui l’on s’adresse.

La persona devient alors un point d’attachement collectif. Dans Girl Online⁔, Joanna Walsh dĂ©crit justement la maniĂšre dont la rĂ©vĂ©lation personnelle peut crĂ©er une forme de point d’attachement qui dĂ©passe l’individu et permet Ă  d’autres de projeter leurs propres expĂ©riences.

Cette communauté et cette reconnaissance donnent à la persona une autre dimension.

Les personnages de Sotce peuvent devenir des objets. Les rĂ©cits peuvent devenir des contenus. Les conseils peuvent devenir des abonnementsÂčÂč. La figure qui se construit Ă  travers les images peut ainsi devenir une forme de production.

???

Le carrousel FLOWER and THE BUNNY, par exemple, existe à la fois comme récit visuel sur Instagram et comme objet disponible sur le Sotce Shop.
🧘 đŸȘ·

La figure circule donc entre plusieurs espaces : elle est racontée, regardée, commentée, puis parfois transformée en objet.

Cette circulation ne signifie pas que les publications prĂ©cĂ©dentes deviennent rĂ©troactivement publicitaires. Ce qui change, c’est leur environnement. La mĂȘme persona peut ĂȘtre Ă  la fois le support d’une expression personnelle, le point de dĂ©part d’une relation avec une communautĂ© et une forme Ă  partir de laquelle une activitĂ© Ă©conomique devient possible.

C’est lĂ  que la tension devient intĂ©ressante.

Entre partage et structuration.

Entre proximité et mise à distance.

Entre expérience vécue et forme produite.

Ces trois tensions Ă©taient dĂ©jĂ  prĂ©sentes dans les publications elles-mĂȘmes. Elles ne commencent donc pas avec la monĂ©tisation. Elles sont prĂ©sentes dĂšs qu’une personne choisit une image, une typographie, une phrase, un personnage et dĂ©cide de les mettre en ligne.

La persona de Sotce se construit ainsi dans cet équilibre instable : elle permet de raconter, de se montrer et de créer une relation avec celles et ceux qui la regardent, tout en devenant progressivement une forme identifiable, circulante et économiquement exploitable.

L’intime reste au centre, mais il n’existe jamais en dehors de ses conditions de circulation.

Et c’est peut-ĂȘtre ce qui rend Sotce intĂ©ressante dans la continuitĂ© d’Amalia Ulman : le personnage en ligne n’est plus nĂ©cessairement une fiction dĂ©limitĂ©e par une Ɠuvre. Il peut devenir une prĂ©sence durable, un langage visuel, une communautĂ©, une maniĂšre de raconter et, progressivement, une maniĂšre de travailler.