Sur Instagram, je dĂ©couvre le profil de Sotce. Beaucoup dâimages fixes, des carrousels et quelques vidĂ©os.
Rien de spectaculaire.
Un flux dâimages fixes, des textes courts, une esthĂ©tique douce, presque neutre. Des posts qui se fondent dans la saturation visuelle des rĂ©seaux sociaux mais avec un petit twist, un geste.
DerriĂšre ce pseudo, une jeune femme : Amelia, sur laquelle on trouve peu dâinformations directes. Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cuteÂč, circule comme un premier indice, sans ĂȘtre expliquĂ©. Il Ă©voque quelque chose de simple, presque familier, sans que lâon sache exactement oĂč le situer.
Le compte donne finalement peu dâĂ©lĂ©ments biographiques. Elle devient perceptible surtout Ă travers ses publications : une maniĂšre dâĂ©crire, de formuler, de rĂ©pĂ©ter certains motifs.
Une prĂ©sence se dessine progressivement, sans que lâon sache exactement ce qui la motive. Sâagit-il dâune performance construite, dâun travail artistique, ou simplement dâune maniĂšre de partager des fragments de son quotidien ? Difficile de dĂ©terminer ce qui relĂšve dâune intention prĂ©cise, dâune expĂ©rimentation ou dâune pratique plus spontanĂ©e.
Cette incertitude amĂšne Ă interroger la maniĂšre dont une prĂ©sence se construit sur les rĂ©seaux sociaux. Geert Lovink sâintĂ©resse aux pratiques d'auto reprĂ©sentation en ligne et aux relations que les individus entretiennent avec les dispositifs numĂ©riques et le regard des autres. Se montrer implique aussi de choisir ce que lâon donne Ă voir, de construire une image de soi et de lâajuster au fil des interactions. Cette construction peut laisser apparaĂźtre des hĂ©sitations et des contradictions, sans que lâon puisse toujours distinguer ce qui relĂšve dâune expression spontanĂ©e ou dâune mise en scĂšne. Cette question me semble particuliĂšrement intĂ©ressante dans le cas de Sotce, dont les publications donnent progressivement forme Ă une prĂ©sence sans en expliciter les intentions.
Ses publications prennent gĂ©nĂ©ralement la forme dâimages fixes, souvent photographiques, sur lesquelles viennent se superposer des fragments de texte. Les compositions restent simples : une image en fond, un texte centrĂ© ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©, parfois quelques formes ou Ă©lĂ©ments ajoutĂ©s. Les couleurs sont peu contrastĂ©es, souvent douces, presque effacĂ©es.
La typographie est souvent proche de lâHelvetica, utilisĂ©e de maniĂšre directe, sans effet particulier. Ce choix revient rĂ©guliĂšrement, comme une Ă©vidence.
Pour Zora, elle a répondu à la question : « what would your tombstone say? »
Elle rĂ©pond : « graveyards are kind of antiquated, I guess Iâd make it Helvetica »ÂČ.
Elle nous donne une rĂ©ponse Ă la fois ironique et assez rĂ©vĂ©latrice. Elle laisse transparaĂźtre un attachement Ă cette typographie que lâon pourrait qualifier de neutre, mais dont la neutralitĂ© mĂ©rite justement dâĂȘtre interrogĂ©e. Helvetica est devenue familiĂšre au point de donner lâimpression dâune absence de choix : elle incarne une forme de standard graphique, immĂ©diatement reconnaissable et lisible. Chez Sotce, elle devient pourtant un Ă©lĂ©ment rĂ©current de son langage visuel, presque une prĂ©fĂ©rence personnelle. Ce qui semble relever dâun choix par dĂ©faut devient ainsi une forme de citation : Sotce reprend un code graphique familier et le fait revenir dans ses publications, jusquâĂ ce quâil participe Ă lâidentification de son univers.
Cette typographie participe ainsi Ă la construction du personnage. Elle ne sert pas seulement Ă transmettre les phrases quâelle Ă©crit : elle devient lâun des signes permettant de reconnaĂźtre sa prĂ©sence.
Ces images peuvent rappeler les formats du mĂšme, dans leur maniĂšre dâassocier texte et image pour produire un effet rapide et accessible. Mais ici, le rythme est diffĂ©rent. Le texte ne cherche pas Ă ĂȘtre immĂ©diatement percutant ou humoristique : il sâaccorde Ă une ambiance, Ă une tonalitĂ©. Les couleurs, les images choisies, les mots employĂ©s semblent se rĂ©pondre et produire une forme dâunitĂ© sensible. Sotce reprend ainsi des formes familiĂšres de la communication en ligne, mais les dĂ©tourne lĂ©gĂšrement de leur fonction habituelle. Leur simplicitĂ© apparente participe Ă une esthĂ©tique qui emprunte aux usages ordinaires dâInternet tout en construisant une identitĂ© visuelle singuliĂšre.
Câest Sotce qui nous parle.
Elle adopte parfois un ton neutre et impersonnel. Parfois, elle parle de dĂ©veloppement personnel. Parfois, elle partage ses Ă©motions. Ces registres peuvent sembler Ă©loignĂ©s, mais ils se retrouvent dans une mĂȘme maniĂšre de composer sa prĂ©sence.
Dans certaines publications, des Ă©lĂ©ments viennent perturber lĂ©gĂšrement cette simplicitĂ© : un logo, une image ajoutĂ©e, un motif qui sâinsĂšre entre les lettres, une composition qui dĂ©borde. Ces dĂ©tails restent discrets, mais dessinent progressivement une mĂ©thode. Lâensemble peut donner lâimpression dâune image faite rapidement, sans hiĂ©rarchie apparente, tout en laissant apparaĂźtre une attention portĂ©e Ă lâĂ©quilibre entre les Ă©lĂ©ments.
Cette apparente simplicité me semble importante. Elle donne aux publications une impression de spontanéité et de familiarité, alors que la répétition de ces choix fait apparaßtre une véritable écriture visuelle.
Un premier exemple, la premiĂšre image du carrousel du 15 juillet 2025, permet de saisir plus concrĂštement cette maniĂšre de produire des images.
La publication sâorganise en plusieurs Ă©lĂ©ments superposĂ©s.
La photographie montre son reflet dans un miroir, prise avec un iPhone, probablement avec la camĂ©ra arriĂšre. Il sâagit dâun type dâimage extrĂȘmement courant sur Internet : une prise directe, sans mise en scĂšne apparente, que lâon retrouve dans de nombreuses formes dâauto-reprĂ©sentation.
Ici, Sotce se tient face au miroir, dans une posture assurée.
Elle porte un soutien-gorge vert fluo, qui contraste fortement avec le reste de lâimage, plus sombre. Le regard est immĂ©diatement attirĂ© par cette couleur, mais aussi par des traces visibles sur le miroir, qui ne sont pas effacĂ©es. Lâimage ne cherche pas Ă ĂȘtre clean ou optimisĂ©e. Elle conserve des marques et des imperfections qui participent Ă son aspect brut.
Le son I Know de Travis Scott qui tourne en boucle sur le post est lĂ pour nous assurer que sheâs feeling herself.
Mais dans sa bio : « why do I do this ».
Un deuxiÚme élément vient se superposer à cette image : le texte.
La phrase est courte, formulée de maniÚre simple, presque neutre :
« Sometimes when you didnât post for awhile, then you feel kind of nervous to ».
Elle raconte une situation prĂ©cise, mais suffisamment commune pour que dâautres puissent sây reconnaĂźtre. Ce sont ses Ă©motions, pourtant la formulation reste presque impersonnelle, comme si elle pouvait ĂȘtre reprise par nâimporte qui. La typographie participe Ă cette ambiguĂŻtĂ©. Le « S » est traitĂ© diffĂ©remment, dĂ©corĂ©, tandis que le reste du texte est composĂ© en Helvetica. Ce contraste entre une lettre singuliĂšre et une typographie standardisĂ©e fait coexister deux formes dâexpression : lâaffirmation dâune voix personnelle et un langage visuel familier, presque anonyme.
Helvetica, encore.
Cette variation introduit une lĂ©gĂšre rupture dans la lecture, comme si le texte lui-mĂȘme Ă©tait composĂ© Ă partir de registres diffĂ©rents.
Ce qui mâintĂ©resse ici, câest que Sotce semble abandonner un peu sa performance en cours de route. La photographie construit une prĂ©sence assurĂ©e, le morceau de Travis Scott la renforce, puis le texte introduit un doute trĂšs simple : revenir publier peut devenir un moment de nervositĂ©. Il est difficile de savoir si elle croit vraiment Ă toutes ces tentatives de construction de soi, ou si elle joue prĂ©cisĂ©ment avec cette difficultĂ©.
La publication met ainsi en présence deux mouvements : se montrer et se demander pourquoi on se montre.
Cette tension rejoint la maniĂšre dont Geert LovinkÂł envisage lâimage de soi sur les rĂ©seaux sociaux : le sujet qui se photographie devient aussi celui qui pose, expĂ©rimente et nĂ©gocie avec le regard des autres. Lâimage construite peut produire une impression dâauthenticitĂ© sans que sa construction disparaisse pour autant.
Le problĂšme nâest alors plus de savoir si lâĂ©motion exprimĂ©e est « vraie ». Ce qui devient intĂ©ressant, câest la maniĂšre dont elle est rendue visible.
Un troisiĂšme Ă©lĂ©ment apparaĂźt sous la forme dâun dessin : la silhouette dâun homme, identifiable comme une figure de businessman. Cette image ajoutĂ©e Ă la composition introduit un autre registre visuel, plus symbolique, presque gĂ©nĂ©rique.
Cette image. Celle dâun businessman qui boit un cafĂ©.
Est-ce que Sotce fait rĂ©fĂ©rence Ă elle-mĂȘme parce quâelle revient sur les rĂ©seaux ?
Elle revient au travail ?
Lâimage ne sâintĂšgre pas complĂštement Ă la photographie, mais elle vient sây superposer, comme une annotation.
Lâensemble image, texte et dessin relĂšve du collage. Les Ă©lĂ©ments ne se fondent pas dans une composition unifiĂ©e : ils coexistent. Cette superposition produit une image composite oĂč plusieurs niveaux de lecture se croisent.
La photographie renvoie Ă des pratiques dâauto-reprĂ©sentation trĂšs rĂ©pandues sur Internet. Le texte, par sa formulation simple et presque neutre, Ă©voque ces discours qui se veulent universels, que lâon retrouve beaucoup dans les milieux dits « de lâinfluence ». Le dessin, quant Ă lui, introduit une dimension plus abstraite, presque caricaturale.
PlutĂŽt que de proposer un message clairement dĂ©fini, lâimage semble rejouer ces diffĂ©rents codes en les additionnant, sans les stabiliser complĂštement.
Le collage devient alors une maniĂšre de construire le personnage lui-mĂȘme. Sotce apparaĂźt Ă travers plusieurs signes qui ne racontent pas tous la mĂȘme chose : une photographie corporelle, une phrase personnelle, une rĂ©fĂ©rence musicale, une typographie, un dessin gĂ©nĂ©rique. Aucun de ces Ă©lĂ©ments ne suffit Ă dĂ©finir le personnage. Câest leur rĂ©pĂ©tition et leur association qui permettent progressivement de reconnaĂźtre une maniĂšre dâĂȘtre en ligne.
Cette logique rejoint une idĂ©e prĂ©sente dans EVERY TIME I AM AWAY FROM THE INTERNET I WONDER IF I AM LOVED : le moodboard peut fonctionner comme un « stream of consciousness »âŽ, une constellation dâimages et de signes permettant de chercher qui lâon est. Collectionner, reprendre et assembler deviennent alors des gestes de construction de soi. La persona ne se donne pas entiĂšrement dans une image ; elle se compose par accumulation.
Un autre exemple de post permet de comprendre cette pratique dĂ©calĂ©e de composition de lâimage.
Dans une publication postĂ©e le 5 juin 2024, on voit un autre carrousel. Une conversation commence entre Sotce et des personnages quâelle a elle-mĂȘme créés.
Un lapin et un chien.
Un dialogue simple sâinstalle :
Sotce : 11:11 make a wish!
Bunny : who gaf
Flower : would you like to sleep with me
Bunny : I have to focus on my drawings
Puis une photo oĂč Bunny pense Ă Sotce, et Sotce pense Ă Bunny, alors quâils sont dans le mĂȘme espace.
Dans une autre image du post, Flower se questionne : « what if Iâm not real bunny », et Bunny lui rĂ©pond : « what ? ».
Sotce reprend la parole dans le dernier slide :
« so let us meet again and again until we come to understand all the ways which you have been mine and i have been yours ».
Il est important de prendre ce post comme exemple parce que ces personnages font aussi partie de sa maniĂšre de construire son univers. Ils reviennent comme des motifs, des figures reconnaissables, des gestes qui appartiennent Ă Sotce. Le carrousel est dâailleurs prolongĂ© par la mention « FLOWER and THE BUNNY out now », associĂ©e au Sotce Shop. đ°đž
Ce carrousel renvoie Ă un contexte extĂ©rieur, Ă une histoire quâelle nous raconte. Contrairement Ă la photographie prĂ©cĂ©dente, le corps nâest plus nĂ©cessairement au centre.
Ce qui me semble apparaĂźtre, câest plutĂŽt une relation, une fiction ?
La phrase introduit un autre registre. Elle ne décrit pas directement ce qui est montré, mais propose une formulation plus ambiguë, presque étrange.
Est-ce quâelle fait rĂ©fĂ©rence Ă son personnage sur Internet, Ă une histoire quâelle a vĂ©cue ?
Ce lapin et ce chien peuvent ĂȘtre des dessins qui proviennent de son enfance comme de son imagination. Dans ce genre de post, elle nous offre un peu plus dâelle. Ăa devient plus personnel, plus pĂ©nĂ©trable.
Mais cette impression de proximité passe encore par une fiction.
Le texte ne vient pas expliquer lâimage : il fonctionne Ă cĂŽtĂ©, produit une mise Ă lâĂ©cart. La dissociation entre les deux ouvre une lecture oĂč image et phrase participent ensemble Ă la construction dâune atmosphĂšre.
Cette maniĂšre de raconter rejoint les formes contemporaines de lâĂ©criture de soi. Dans Girl Online, Joanna Walsh interroge les codes Ă travers lesquels les femmes construisent leur prĂ©sence sur Internet, entre partage de lâintime et mise en scĂšne de soi.
Maggie Nelson, dans Les Argonautes, explore Ă©galement les possibilitĂ©s du rĂ©cit personnel, en faisant de son expĂ©rience intime le point de dĂ©part dâune rĂ©flexion plus large sur lâidentitĂ© et les relations aux autres. Son Ă©criture fait ainsi circuler le rĂ©cit de soi entre expĂ©rience singuliĂšre et questionnement collectif.
Chez Sotce, les Ă©motions partagĂ©es peuvent elles aussi devenir un point de rencontre avec son public. La parole intime participe Ă la construction dâun personnage, tout en laissant aux autres la possibilitĂ© de sây reconnaĂźtre, dây projeter leurs propres expĂ©riences et de sây attacher.
La persona est donc aussi une écriture qui se sait publiée.
Le pseudonyme Sotce, anagramme de so cute, donne un autre accĂšs Ă cette construction. Il Ă©voque une culture du blog et du self-publishing online, dans laquelle chacun peut crĂ©er son propre espace de publication, choisir ce quâil donne Ă voir et dĂ©velopper un langage personnel Ă travers les textes et les images. Le compte devient alors une forme de journal visuel, oĂč le pseudonyme agit comme une signature et oĂč les publications composent progressivement une prĂ©sence.
Dans Cute as Hell, Elsa Vettier montre que le cute est une catĂ©gorie esthĂ©tique ambiguĂ«. Cette rĂ©flexion peut ĂȘtre rapprochĂ©e de celle de Sianne Ngai dans Our Aesthetic Categories: Zany, Cute, Interesting, oĂč le cute est notamment associĂ© Ă des sentiments contradictoires, entre tendresse et agressivitĂ©, mais aussi Ă une relation de consommation. LâattractivitĂ© du cute repose ainsi sur une forme de vulnĂ©rabilitĂ© qui suscite lâaffection tout en invitant Ă une certaine prise de possession. AppliquĂ©e Ă Sotce, cette ambivalence permet dâinterroger la relation entre lâimage quâelle construit et le regard de son public.
Le pseudonyme, lâesthĂ©tique douce et les formes familiĂšres de ses publications participent Ă rendre sa prĂ©sence accessible et attachante. Mais cette proximitĂ© peut aussi devenir une maniĂšre de capter et de retenir lâattention. La vulnĂ©rabilitĂ© apparaĂźt alors comme une position ambiguĂ« : elle rapproche le personnage de son public tout en participant Ă la construction de son attractivitĂ©.
Chez Sotce, le cute fonctionne moins comme une simple apparence que comme une maniĂšre dâentrer dans son univers. Le lapin et le chien, les couleurs douces, les petits dessins, les emojis ou le nom lui-mĂȘme crĂ©ent une premiĂšre relation affective. Ils donnent envie de regarder, de comprendre, de rester.
Mais cette attractivitĂ© laisse rapidement apparaĂźtre autre chose : les doutes, les relations, les Ă©motions, les questions sur le fait de publier, le travail ou la maniĂšre dâhabiter Internet.
Le cute devient alors une sorte de porte dâentrĂ©e.
Cette apparence accessible permet aussi de maintenir une part dâopacitĂ©. Vettierâ· rapproche justement le cute de certaines pratiques oĂč lâidentitĂ© et la reprĂ©sentation de soi peuvent rester indĂ©terminĂ©es derriĂšre des signes immĂ©diatement reconnaissables.
Câest ce qui me semble se jouer chez Sotce : plus son univers devient identifiable, moins cela signifie que la personne derriĂšre lui devient entiĂšrement connaissable.
La persona produit donc une forme particuliÚre de visibilité.
On reconnaĂźt Sotce.
On ne sait pas nécessairement qui elle est.
Ces formes ne circulent pas de maniĂšre isolĂ©e. Elles sâinscrivent dans un ensemble de dispositifs qui organisent leur diffusion, leur visibilitĂ© et leur continuitĂ©. Le compte Instagram se prolonge par un site internet et un podcast intitulĂ© The Sotce Methodâž, ainsi quâune page Patreon proposant plusieurs types dâabonnement. Les contenus sont diffĂ©renciĂ©s entre activitĂ©s, audios et vidĂ©os.
Ă travers ces espaces, rĂ©cits, conseils et fragments de pensĂ©e prennent la forme dâune offre. LâaccĂšs devient conditionnĂ©, structurĂ©, diffĂ©renciĂ©. Lâintime ne disparaĂźt pas, mais circule dĂ©sormais dans un cadre qui en organise les modalitĂ©s.
Cette organisation rejoint ce que Morgane Billuard dĂ©crit dans Becoming the Productâč Ă travers lâidĂ©e dâune economy of the self : produire du contenu implique aussi de produire une prĂ©sence reconnaissable. La persona devient une forme Ă maintenir, Ă dĂ©velopper et Ă faire circuler.
Chez Sotce, cette dimension apparaĂźt sans ĂȘtre explicitement mise en avant. Elle ne rompt pas avec lâesthĂ©tique de ses publications. Le ton appelle toujours Ă une proximitĂ©, Ă quelque chose de presque confidentiel. Mais cette proximitĂ© peut dĂ©sormais ĂȘtre prolongĂ©e dans dâautres espaces, selon diffĂ©rentes modalitĂ©s dâaccĂšs.
Je dirais que ce déplacement ne transforme pas radicalement la pratique.
Il en modifie les conditions.
La figure qui se construit en ligne, au travers dâune voix, dâimages, dâune rĂ©gularitĂ© et de motifs rĂ©currents, devient progressivement identifiable, reconnaissable, et potentiellement monĂ©tisable.
Autour de cette prĂ©sence, une communautĂ© peut se former. Les publications deviennent des points de reconnaissance, des supports Ă travers lesquels des expĂ©riences peuvent ĂȘtre partagĂ©es et reformulĂ©es. Cette communautĂ© peut se prolonger sur diffĂ©rents espaces : on lui demande des conseils sur Instagram, elle y rĂ©pond parfois dans le podcast.
Sotce, dis-moi comment faire preuve de patience.
Cette phrase change lĂ©gĂšrement la relation. Sotce nâest plus seulement quelquâun que lâon regarde. Elle devient quelquâun Ă qui lâon sâadresse.
La persona devient alors un point dâattachement collectif. Dans Girl Onlineâ”, Joanna Walsh dĂ©crit justement la maniĂšre dont la rĂ©vĂ©lation personnelle peut crĂ©er une forme de point dâattachement qui dĂ©passe lâindividu et permet Ă dâautres de projeter leurs propres expĂ©riences.
Cette communauté et cette reconnaissance donnent à la persona une autre dimension.
Les personnages de Sotce peuvent devenir des objets. Les rĂ©cits peuvent devenir des contenus. Les conseils peuvent devenir des abonnementsÂčÂč. La figure qui se construit Ă travers les images peut ainsi devenir une forme de production.
Le carrousel FLOWER and THE BUNNY, par exemple, existe à la fois comme récit visuel sur Instagram et comme objet disponible sur le Sotce Shop.
đ§ đȘ·
La figure circule donc entre plusieurs espaces : elle est racontée, regardée, commentée, puis parfois transformée en objet.
Cette circulation ne signifie pas que les publications prĂ©cĂ©dentes deviennent rĂ©troactivement publicitaires. Ce qui change, câest leur environnement. La mĂȘme persona peut ĂȘtre Ă la fois le support dâune expression personnelle, le point de dĂ©part dâune relation avec une communautĂ© et une forme Ă partir de laquelle une activitĂ© Ă©conomique devient possible.
Câest lĂ que la tension devient intĂ©ressante.
Entre partage et structuration.
Entre proximité et mise à distance.
Entre expérience vécue et forme produite.
Ces trois tensions Ă©taient dĂ©jĂ prĂ©sentes dans les publications elles-mĂȘmes. Elles ne commencent donc pas avec la monĂ©tisation. Elles sont prĂ©sentes dĂšs quâune personne choisit une image, une typographie, une phrase, un personnage et dĂ©cide de les mettre en ligne.
La persona de Sotce se construit ainsi dans cet équilibre instable : elle permet de raconter, de se montrer et de créer une relation avec celles et ceux qui la regardent, tout en devenant progressivement une forme identifiable, circulante et économiquement exploitable.
Lâintime reste au centre, mais il nâexiste jamais en dehors de ses conditions de circulation.
Et câest peut-ĂȘtre ce qui rend Sotce intĂ©ressante dans la continuitĂ© dâAmalia Ulman : le personnage en ligne nâest plus nĂ©cessairement une fiction dĂ©limitĂ©e par une Ćuvre. Il peut devenir une prĂ©sence durable, un langage visuel, une communautĂ©, une maniĂšre de raconter et, progressivement, une maniĂšre de travailler.